Maïté Snauwaert et Dominique Hétu

Poétiques et imaginaires du care

Il me semble d’ailleurs qu’on ne devrait lire que les livres qui vous mordent et vous piquent. Si le livre que nous lisons ne nous réveille pas d’un coup de poing sur le crâne, à quoi bon le lire ? […] nous avons besoin de livres qui agissent sur nous comme un malheur dont nous souffririons beaucoup, comme la mort de quelqu’un que nous aimerions plus que nous-mêmes, comme si nous étions proscrits, condamnés à vivre dans des forêts loin de tous les hommes, comme un suicide — un livre doit être la hache pour la mer gelée en nous.

Franz Kafka, « Lettre à Oskar Pollak » ([1904] 1984 : 575)

Est-ce que la littérature peut être un lieu de réconciliation véritable ?
J’ai besoin de le croire.
Comme j’ai besoin de croire que certains mots prononcés en fiction
sont porteurs d’un pouvoir de réparation réel, concret.
Je dépose dans cette croyance une part de mon espérance,
de ma solidarité, et un souhait :
que notre présent opaque redevienne peu à peu lisible.
Qu’on y déchiffre quelque chose comme un futur commun.

Véronique Côté, « Pardon pour mon retard » (2017)

1L’éthique du care (ethics of care) a initialement été formulée dans l’ouvrage séminal de la psychologue américaine Carol Gilligan, In a Different Voice (1982), traduit une première fois en français en 1986, puis objet d’une nouvelle traduction en 2008, et, en 2010, d’une publication collective sous la direction de Vanessa Nurock. Cette éthique cherche d’abord à réhabiliter les voix des femmes en tant que moralement valides (Laugier, 2010) – c’est pourquoi elle est féministe – en valorisant la capacité de celles-ci à tenir compte des situations particulières pour émettre un jugement ou trancher une situation, au contraire de l’éthique de la justice, qui se fonde sur des principes abstraits, évalue des cas empiriques en fonction d’universaux aprioriques, sur le modèle républicain. Le care prend le contrepied de ce paradigme dominant qui descend de la règle vers les situations, pour proposer à l’inverse de faire remonter les décisions morales des situations concrètes, réelles, vécues – sur le modèle de la jurisprudence, qui donne du crédit à l’expérience. Mais si l’éthique du care est féministe, plutôt que féminine, c’est aussi, expliquent Pascale Molinier, Sandra Laugier et Patricia Paperman dans Qu’est-ce que le care ?, parce qu’elle n’identifie plus « comme relevant de [l]a soi-disant nature » du féminin les attributs liés au soin, mais « est capable de les formaliser en savoirs que chacun est susceptible de s’approprier dans l’intérêt de tous » (2009b : 11).

2 Le care met donc résolument les relations humaines au cœur des pratiques sociales et des décisions morales et politiques, montrant qu’elles sont à maintenir pour créer un monde habitable (Tronto, [1993] 2009). Il fait aussi de la vulnérabilité la pierre angulaire des relations humaines, en proposant un sujet interdépendant, critique du sujet autonome de l’éthique de la justice, qui est aussi celui de l’économie néo-libérale :

[L’éthique du care] repose sur ce constat : pour que certains parviennent à réaliser l’idéal occidental de l’individu libre, entrepreneur et volontaire, sur lequel repose l’édifice idéologique et économique néolibéral, il faut que d’autres, dans l’ombre, garantissent l’entretien des conditions matérielles de cette réussite. Par le soin aux enfants, aux malades, aux personnes âgées ; le souci de l’alimentation, de la santé et de l’hygiène ; l’entretien des lieux de vie et de travail, ils libèrent et autorisent l’efficacité de ceux qui produisent les richesses. Or, cette nouvelle éthique montre qu’un seul de ces versants du fonctionnement social est valorisé, tandis que l’autre, considéré comme subalterne, est faiblement salarié, non déclaré ou non rémunéré et réservé à des tranches de population elles-mêmes considérées comme subalternes : femmes et hommes immigrés de couleur. Son projet est de faire reconnaître et revaloriser le caractère essentiel des activités de soin pour la préservation et la croissance du monde humain (Snauwaert, 2015b : 21).

3Ce nouveau modèle de pensée sociale, qui permet une critique éthique et une lecture autre du tout-économique régissant actuellement le politique, a fait des émules et gagné, de part et d’autre de l’Atlantique, les sciences sociales et politiques (Tronto, 2012, 2013) et les études féministes (Bourgault et Perreault, 2015 ; Paperman et Laugier, [2006] 2011 ; Molinier, Laugier et Paperman, 2009a ; Brugère, 2011). Il a donné lieu en France à de multiples déclinaisons qui ont cherché à traduire le terme original de care : éthiques de la sollicitude (Brugère, 2008), de la compassion (Ricot, 2013), de l’attention (Garrau, 2014), qui toutes s’efforcent de repenser la valeur de la vie humaine à l’aube du XXIe siècle. S’est développée une philosophie du soin à la française (Worms, 2010, 2012a ; Benaroyo et al., 2010), qui définit celui-ci comme non pas seulement « la réponse technique et éthique aux besoins de l’homme qui souffre mais, à travers des expériences, des relations et des pratiques multiples, une dimension constitutive de la vie individuelle et collective » (Worms, 2012b), selon l’énoncé de vision de la collection « Questions de soin » aux Presses universitaires de France. Cette même maison d’édition a créé la série « Care Studies », investie par les sciences humaines et sociales et visant selon ses directrices à construire « un regard nouveau et sensible sur des problèmes classiques dans les domaines du genre, du féminisme, de l’éthique, de la politique, de la philosophie et de la sociologie » (Brugère et Gautier, 2018). Une reconsidération philosophique de la vie précaire, des sans-voix, de l’ordinaire, se manifeste ainsi en faveur d’une « politique du soin » (Le Blanc, 2007 ; c’est le titre de sa dernière partie) qui irait « vers une nouvelle anthropologie » en liant « soin et vulnérabilité » (Le Blanc, 2007 : 205).

4La vulnérabilité, en tant qu’elle est reconnue par ces travaux comme une nouvelle condition anthropologique universelle, est sans aucun doute l’objet du care. Elle a été développée ces dernières années en champ d’études (vulnerability studies) (Couser, 2004 ; Gaille et Laugier, 2011 ; Le Blanc, 2007, 2011 ; Maillard, 2011 ; Mackenzie, Rogers et Dodds, 2014), en sciences politiques et philosophie en particulier. Les études littéraires y sont aussi perméables, l’intégrant dans leur vocabulaire pour parler de vies diminuées, minorisées, fragiles socialement, géographiquement, politiquement. Vraisemblablement issu du « tournant affectif » (affective turn) pris par la théorie critique depuis une vingtaine d’années, avec son attention portée au rôle structurant des émotions et des affects dans la pensée (Ticineto Clough et Halley, 2007) et à leur dimension relationnelle et politique (Ahmed, [2014] 2015 ; Massumi, 2015), l’intérêt pour le care et pour la vulnérabilité dessine un ethos ou une orientation qui semble avoir pour enjeu de qualifier l’époque contemporaine.

5Partout, il s’agit au fond de dire un être humain en diminution par rapport aux forces, aux attentes et aux contraintes du marché, qui le broient ; mais aussi à la perception grandissante d’un monde en « crise » (Revault d’Allonnes, 2012), repéré dès 1986 par Paul Ricœur qui en relevait la dimension conceptuelle problématique :

C’est le sens même du présent qui est ici en cause. Or, le présent est par nature confus, puisque les conflits qui le traversent sont par définition non résolus. Les protagonistes de la crise ou des crises sont alors tentés de surestimer l’originalité de l’époque qu’ils vivent, de la croire – c’est presque une tautologie – sans précédent ([1986] 1988 : 2).

6Les périls de cette « crise » de l’époque contemporaine, dont la particularité est qu’elle semble durer, s’installer comme un nouvel ethos plutôt que comme un moment critique dont on serait destiné à « sortir », en raison de cette surenchère du présent qui nous empêche d’en apprécier l’historicité, s’étendent du climatique au politique – incluant chez les écrivains la question brûlante des réfugiés (Kerangal, [2014] 2015 ; Macé, 2017) –, en passant par l’économique (Davezies, 2012), de la précarisation du travail à la ténuité des retraites. Ainsi l’Occident, dont les péripéties, jointes à la « révolution numérique », donnent le sentiment d’une accélération incontrôlable du présent (Rosa, [2013] 2015), révèle-t-il avec une sorte d’étonnement ses fragilités et vulnérabilités propres de monde « développé ».

États du care

7Notre dossier « Poétiques et imaginaires du care » vise à faire un premier état des lieux littéraire de cette notion en émergence, quoique déjà porteuse d’une historicité complexe. Parce qu’elle est née de la psychologie du développement, il convient d’exposer la charge théorique d’une notion dont la fortune actuelle s’accomplit dans les sciences sociales et politiques. À l’égard de celles-ci, la production littéraire continue d’apparaître marginale, voire superfétatoire. En proposant de lier littérature et care, il nous faut alors être attentives au glissement, voire à la translation méthodologique selon lesquels nous déplaçons une notion encore en travail, pas totalement stabilisée dans les champs de savoir. Pour ce qui est de garder intraduit le terme de care, nous suivons en cela les théoriciennes françaises, qui ont montré à quel point l’importation conceptuelle est plus forte de conserver la richesse sémantique du terme anglais – à la fois verbe et nom, et se déclinant dans une série de formes qui rendent compte des multiples dimensions des pratiques du care, depuis la plus concrète jusqu’à la plus abstraite, en passant par le sentiment de la responsabilité : to care for, to take care of, to care about –, là où la traduction, chaque fois, arrête un sens précis et unique, forçant à choisir parmi l’une de ces dimensions.

8Pourtant, si son caractère intrinsèquement interdisciplinaire rend le care aussi séduisant que délicat à importer dans le champ des études littéraires, un attrait pour les notions connexes d’empathie et de compassion se dessine avec moins d’hésitation dans les études francophones cherchant à rendre compte d’un rapport renouvelé des romanciers et romancières au réel dans la littérature française (Gefen, 2013, 2016, 2017) ou québécoise (Rivard et Rocheville, 2014). Ces notions corollaires à l’histoire longue paraissent immédiatement chargées positivement, moins corrosives ou risquées qu’une notion explicitement féministe comme le care, qui s’est constituée politiquement en tant que critique du sujet autonome et impartial. Toutefois, l’empathie, terme né au XXe siècle désignant une habileté cognitive ou une aptitude morale (« capacité de s’identifier à autrui, d’éprouver ce qu’il éprouve » selon le Centre national de ressources textuelles et lexicales [CRNTL]), et la compassion, sentiment religieux du « souffrir avec » dérivé du latin chrétien médiéval, sont de faux synonymes, bien qu’elles soient souvent prises l’une pour l’autre. De plus, bien que provenant de traditions de pensée différentes, elles tendent à être employées de façon interchangeable avec le terme de care, créant une nébuleuse terminologique qui rend celui-ci flou et évanescent, un terme suffisamment englobant et vague pour fédérer un réseau d’intérêts divers de la part des auteurs, auteures et critiques.

Empathie et identification

9Si l’empathie, avec sa dimension plus cognitive et esthétique que politique, est peut-être plus aisément manipulée par les études littéraires, c’est que son alliance à la littérature est déjà bien établie. La philosophe morale américaine Martha Nussbaum s’attache depuis près de trente ans à démontrer les pouvoirs d’initiation à l’empathie des textes littéraires, rejointe en cela par tout un pan de l’éthique américaine, notamment à travers les travaux de Stanley Cavell (2012), Suzanne Keen (2007), Michael Slote (2007), mais aussi ceux du psychologue et linguiste Steven Pinker – pour qui la littérature, tout comme la télévision, est une « technologie de l’empathie » (2011 : 478) – ; et, en France, par les recherches de la philosophe Sandra Laugier (2011) ou des spécialistes d’esthétique Alexandre Gefen et Bernard Vouilloux (2013). De plus, Nussbaum place le concept de care au cœur de son approche des capabilités (1995, 2003), de sorte qu’elle « rejoint des préoccupations et des manières de penser la politique proches de l’éthique du care » (Brugère, 2013). Un important travail théorique s’efforce donc, depuis Cavell et Nussbaum, de comprendre les interactions des structures cognitives, affectives et socioculturelles dans le rapport à la fiction et à l’imaginaire. Le Finlandais Howard Sklar, dans The Art of Sympathy in Fiction: Forms of Ethical and Emotional Persuasion (2013), s’est ainsi livré à une recension impressionnante des différentes conceptualisations de l’empathie, et a fait le lien entre les travaux de Martha Nussbaum, Suzanne Keen, et Nel Noddings – une autre pionnière des éthiques du care, quoique sur leur versant essentialiste, avec son ouvrage Caring: A Feminine Approach to Ethics and Moral Education ([1984] 1986). La publication enfin du collectif interdisciplinaire Rethinking Empathy Through Literature (2014), dirigé par Meghan Hammond et Sue Kim, montre l’actualité de ce travail au croisement de l’éthique, des affects et de la littérature.

10Or Nussbaum, à l’instar de plusieurs autres philosophes moraux, tend à s’appuyer sur des tragédies grecques ou des romans réalistes du XVIIIe à la première moitié du XXe siècle, soit un corpus déjà stabilisé dans l’histoire et la critique littéraires (voir à titre d’exemple les études réunies en 2006 par Sandra Laugier dans Éthique, littérature, vie humaine, qui s’appuient sur Henry Fielding, Henry James, Walter Scott, Fiodor Dostoïevsky, Franz Kafka, Albert Camus, Robert Musil). Elle fait ainsi reposer sa théorie sur une vision assez étroite de l’identification littéraire, qui requiert l’adhésion à un personnage. Dans ces narrations en effet, il est aisé d’identifier puis d’isoler des personnages moraux, aux prises avec des dilemmes et dont les choix effectués dans la fiction vont pouvoir illustrer ou fonder de grandes options morales. Voire, il peut être aisé de rabattre leur ambiguïté native, leur ambivalence constitutive pour les amener à incarner lesdites options morales, aux fins de la démonstration théorique : s’ils ne sont pas des modèles de vie pour le lecteur, ils en deviennent pour la théorie morale. Ainsi, comme le suggère Isabelle Daunais, il y a un « grand paradoxe de la littérature dite éthique : en même temps qu’elle donne vie et existence aux personnages les plus humbles et les plus pauvres, en même temps qu’elle lutte contre l’oubli des exclus et des morts, en même temps qu’elle prend l’“autre” en charge, elle fait de cet autre un prisonnier, ou une sorte d’instrument » (2010 : 69).

11Néanmoins, c’est à cette faculté de se mettre dans la peau de l’autre, de s’identifier, de se reconnaître dans les personnages ou les situations, que nous initie la littérature selon Nussbaum. C’est le cas également pour le psychologue Martin Hoffman, qui fait référence aux romans Uncle Tom’s Cabin et The Adventures of Huckleberry Finn dans son analyse du développement de ce qu’il nomme la « détresse empathique » (« empathic distress », 2000 : 6), bien qu’il omette de différencier, comme le souligne Suzanne Keen, les fictions des récits d’expériences réelles (2007 : 21). Dans Empathy and the Novel, cette dernière passe en revue l’empathie en tant que posture littéraire controversée (« an anthology of empathy’s controversial literary career », 2007 : xxiii) pour en venir à la conclusion que l’empathie narrative – les processus et marques d’identification entre les personnages, leurs situations, et le lecteur ou la lectrice – peut être autant le lieu d’une réparation morale et politique que d’une reproduction des relations de pouvoir entre sujets issus de cultures différentes. Contrairement à Nussbaum et à Hoffman, Keen utilise des références littéraires et populaires contemporaines pour étayer son concept de « narrative empathy », et pour remettre en question une certaine idéalisation de l’empathie (2007 : x). Elle affirme que tous les genres littéraires et tous les types de lectorat doivent être pris en considération pour saisir ces modalités et caractéristiques d’une empathie développée/provoquée par l’expérience de la lecture, dont les conséquences ne sont au demeurant pas toujours positives.

12 L’empathie a donc ses limites pour la théorie littéraire, surtout lorsqu’elle court le risque de devenir un concept euphorique ou moralisant pour la littérature. Elle mérite comme telle d’être critiquée et distinguée du care. Car que faire alors des situations de care mises en scène par les textes littéraires où celui-ci n’est pas entièrement positif, pas unilatéralement bienfaisant, mais porte au contraire sa part de coût pour celle ou celui qui le donne, voire pour le bénéficiaire ? C’est à l’examen de ces représentations plus ambiguës que se sont livrées certaines des premières thèses consacrées à la conceptualisation du care en littérature (Marzi, 2015 ; Hétu, 2016a).

Éthiques du care et littérature contemporaine

13Un ouvrage s’empare ainsi directement du care dans son investigation littéraire : Imagining Care: Responsibility, Dependency, and Canadian Literature d’Amelia DeFalco (2016), qui aborde les complexités et dilemmes éthiques des relations de care tels que mis en scène dans la fiction et la non-fiction canadiennes contemporaines (Margaret Atwood, Alice Munro, Michael Ignatieff, Ian Brown et David Chariandy). S’y joignent trois thèses de doctorat : celles de Marjolaine Deschênes en philosophie (Université de Montréal, 2011), de Laura Marzi en études du genre (Université Paris 8, 2015), de Dominique Hétu en littérature comparée (Université de Montréal, 2016). Quelques articles ou chapitres font nommément du care un concept opératoire pour aborder les textes littéraires actuels (Carrière, 2015 ; Deschênes, 2015a, 2015b, 2015c ; Hétu, 2014-2015, 2015, 2018 ; Snauwaert, 2015a, 2016a, 2016b, 2017). Ces travaux encore relativement rares élaborent les éléments d’une poétique qui, même lorsqu’elle se penche sur des romans plus anciens, semble liée intrinsèquement à l’effort de penser le siècle naissant. Tout se passe comme si le care s’offrait en tant qu’outil permettant de rendre compte d’un ethos occidental attaché depuis quelques années à reconsidérer les formes humaines de la fragilité et de la vulnérabilité, les vies minorisées ou inquiétées, que ce soit dans le paradigme de la polarisation Nord/Sud ou au sein des sociétés privilégiées ; à l’aune des catastrophes environnementales ou de l’accentuation des précarités économiques.

14 Cet attachement tend à s’ancrer dans l’investigation par les études littéraires francophones de ce que plusieurs critiques ont appelé « l’extrême contemporain » (Blanckeman, 2002 ; Viart et Vercier, [2005] 2008 ; Havercroft, Michelucci et Riendeau, 2010 ; Holter, 2017), un corpus constitué de textes parus depuis les années 1980, c’est-à-dire ayant accompagné le tournant du nouveau siècle, et dont les critiques eux-mêmes sont les contemporains. Dans cette visée, l’apport des éthiques du care aide à rendre compte, de façon encore expérimentale, d’une littérature qui étonne, interpelle lectorat et critiques, semble épouser son temps d’une façon critique et réfléchie, mais aussi de ce fait le prendre en charge, relayant peut-être la tâche de la philosophie morale, ou encore abordant le travail et les enjeux actuels du care d’une manière inaccessible au champ philosophique. On y constate d’ailleurs un réinvestissement dans une valeur fondatrice des lettres et plus généralement des humanités : une volonté de faire valoir la contribution des œuvres littéraires à la pensée de notre humanité commune, de sa formation et de son devenir.

15D’une façon plus théorique, les discours de ce qu’on appelle diversement, dans le champ contemporain, au singulier et au pluriel, l’éthique du care ou les éthiques du care, permettraient de conceptualiser les textes littéraires comme manifestations éthiques et poétiques de « ce qui compte » (Molinier, Laugier et Paperman, 2009a), mais ne se trouve pas pris en compte politiquement ou relevé par l’actualité médiatique. De ce point de vue, le care apparaît comme un contre-discours, aux vertus potentiellement polémiques, dans son dessein de critiquer le fonctionnement institué des normes. Cependant, lecture et écriture relèvent déjà empiriquement, voire tautologiquement d’une éthique de l’attention, et ont à voir avec le champ des représentations, ce qui pourrait expliquer qu’elles sont l’une des dimensions les moins abordées par les discours du care. Dès lors, que signifierait, au plan méthodologique, une littérature du care ou, comme l’a désignée l’écrivaine et philosophe Marjolaine Deschênes, une « littérature care » (2015c) ? N’est-il pas déjà évident que l’œuvre littéraire, de tout temps, sensibilise son lectorat à des vies lointaines ou fictives ? Pourtant, comme le remarque Deschênes, « les champs politique et esthétique de l’existence s’enracinent en un éthos langagier, et […] un monde ne peut être construit ni maintenu sans langage ni imagination » (2015b : 74). Dans Le don des morts. Sur la littérature, Danièle Sallenave va plus loin :

La méditation sur l’expérience ne s’opère véritablement que par la médiation des mots, et mieux encore, des mots déjà constitués en modèles de réflexion et d’approfondissement du temps vécu : la littérature. Et c’est ainsi que la vie devient une vie examinée. Du monde brut, au monde revisité : telle est la leçon des livres – si nous voulons habiter le monde et non rester en face de lui. Tel est le rôle que nous assignons aux œuvres des Lettres, et qu’elles se sont donné à travers l’histoire (1991 : 117).

16C’est par cet approfondissement de l’expérience que, dans la discussion sur le care mais aussi dans sa conceptualisation, intervient de façon nécessaire la littérature, qui « [étend] le champ de l’expérience vécue, lui donn[a]nt une amplitude et une résonance nouvelles » (Sallenave, 1991 : 116).

17La difficulté demeure toutefois de ne pas moraliser la fiction (ou le récit). Comment entrelacer les nouvelles représentations du monde permises ou lisibles par les éthiques du care – nouveaux modèles autant que nouveaux foyers d’attention – aux représentations toujours inédites produites par la littérature ? Le risque est, de même que l’éthique du care a été reçue en France comme une morale de « bonne femme » (Préface à la nouvelle édition du Souci des autres, [2006] 2011 : 9), qu’un care dit littéraire soit perçu comme s’apparentant à une littérature de bons sentiments, écueil qui ne nous paraît pas évité par la définition de la littérature care suggérée par Marjolaine Deschênes :

Ce que j’appellerai au final la « littérature care », aussi bien du côté de la poétique des auteur.e.s que de celui de la critique littéraire, présenterait par ailleurs l’un ou l’autre de ces critères plus spécifiques : 1) les attitudes éthiques et temporelles qu’elle dépeint relèvent d’une égale attention à l’autre et à soi-même ; 2) les personnages qu’elle figure rendent justice à la vulnérabilité et à la fragilité humaines ; 3) un souci d’égalité entre les sexes ou les différentes identités y est présent, par exemple à travers une exigence de mémoire et de promesse (Ricœur, 1990, 2004) pour le groupe social « femmes » ou d’autres groupes historiquement minorisés ; 4) elle critique le patriarcat et déboulonne les codes de genre (2015c : 222).

18Il nous semble que, de ces prérequis à la proposition d’une littérature politiquement correcte, le pas est franchi. Dans cette visée, la représentation littéraire devient sujette à la surdétermination par une morale militante ou un programme politique, qu’elle doit exprimer ou pour lequel elle se doit d’agir : « Les écritures du care sont d’abord celles de la juste colère devant la domination ; elles critiquent les injustices et réclament réparation pour les dominé.e.s » (Deschênes, 2015c : 223). Si certains textes se prêtent de surcroît à de telles lectures, c’est autre chose de leur conférer l’intentionnalité d’un tel message, ou d’en faire leur efficace.

19La relation qu’on tente ici de suggérer entre care et littérature viserait plutôt à comprendre comment la littérature aide à vivre, un questionnement explicitement en jeu dans certains essais d’écrivains (Sallenave, 1991 ; Detambel, 2015) ou dans les recherches en bibliothérapie, celles en particulier, pionnières, de l’anthropologue Michèle Petit ([2002] 2016, [2008] 2016), qui croisent sciences sociales et psychanalyse. Quelles sont les modalités d’intervention du littéraire pour survivre face à la crise (Mathis-Moser, 2016 ; Mathis-Moser et Carrière, 2015), depuis le désastre privé ou « l’apocalypse ordinaire » (Gagnon, 2015) jusqu’à la catastrophe collective (Lovell et al., 2013 ; Carrière, 2013 ; Balibar, Lombardo et Roger, 2012) ? Comment la littérature contemporaine ré-imagine-t-elle les formes d’une vulnérabilité à la fois individuelle et partagée, dont la persistance en Occident s’est fait davantage sentir avec et depuis les attentats du 11 septembre 2001 (Bartalos, 2008) ? Enfin comment peut-elle nous rendre attentives et attentifs au fait que ceux-ci ont ouvert une ère plus explicite de variabilité dans la considération des vies, en fonction des appartenances nationales et culturelles, voire des allégeances religieuses, ainsi que le montrent les travaux incontournables de Judith Butler sur la vie précaire et les « grievable lives » (2004, 2009) ? La philosophe américaine propose elle aussi de considérer la précarité de la vie humaine comme une condition généralisée, universelle, plutôt que l’apanage de certaines populations, afin de lutter contre les inégalités instituées par des pouvoirs qui décident arbitrairement quelles vies peuvent être considérées comme vivantes ou valables, et par conséquent méritant d’être pleurées. La présence en anglais de deux termes lui permet de faire une distinction forte entre deux usages ou valeurs de la précarité, comme le souligne sa traductrice française, Joëlle Marelli :

Il n’y a en français qu’un terme, « précarité », pour les deux mots anglais precariousness et precarity. Comme l’indique Judith Butler plus loin […], precariousness renvoie chez elle plutôt à une condition générale que l’on peut qualifier d’existentielle, tandis que precarity renvoie à la manière dont la fragilité existentielle du vivant et l’absence de garantie quant à sa continuation s’expriment ou sont exploitées au point de vue social et politique (N.d.T. 1, dans Butler, [2009] 2010 : 9).

20C’est la question de la vivabilité même de certaines vies qui est ici en jeu, comme aussi dans l’ouvrage de Guillaume Le Blanc (2007). Une approche par le care peut à cet égard permettre d’éclairer les mécanismes singuliers d’une littérature « qui nous donne aussi à voir et à vivre la difficulté d’accès au monde, au réel » (Laugier, 2006 : 11).

21 Car si une certaine mode occidentale est au « prendre soin » (comme le titrait par exemple un dossier de la revue Liberté en 2015, revendiquant « Plus d’humanité, moins de système » dans le système de santé au Québec), celui-ci semble souvent inversement proportionnel au caractère attentionné que réclameraient les circonstances, exprimant plutôt un renvoi à la responsabilité individuelle. Ainsi Prenez soin de vous de Sophie Calle (2007) renoue-t-il avec l’ironie du double exact coutumière à l’artiste, en interrogeant ce trope d’époque trouvé au bas d’une lettre de rupture, qui la laisse en réalité à charge de trouver la guérison à la séparation infligée. Elle décide de prendre « au pied de la lettre » la « recommandation » en sollicitant au contraire des femmes de professions diverses pour interpréter cette injonction. Cette incitation à la prise en charge personnelle, Jane Sautière la désigne dans son récit Nullipare comme « la contrefaçon de notre époque », cette « horreur de non-relation » qui consiste à laisser chacun se débrouiller par lui-même, cela, jusque dans le délicat examen médical de la mammographie :

La jeune femme qui manipule l’engin me parle avec la contrefaçon de notre époque qui revient à s’adresser à la clientèle en la laissant (« je vous laisse mettre votre bras ici », « je vous laisse baisser la main », « je vous laisse vous asseoir »). C’est une horreur de non-relation. Je voudrais lui demander de ne pas me laisser justement, pas en ce moment, pas dans cet espace métallisé, pas avec des mots écrasés, essorés comme mes seins précisément (2008 : 11-12).

22Tout au contraire, pour l’auteure, longtemps éducatrice en milieu pénitentiaire, l’enjeu a toujours été de parvenir à créer ou à maintenir « les relations de vous à nous […] les relations singulières » (Sautière, 2003 : 34) ; quelque chose d’un échange humain, voire humanisant. Calle et Sautière montrent ainsi que ce prendre soin ne saurait se concevoir comme une démarche individuelle, mais émerge au contraire de la disposition foncièrement relationnelle de l’humain. Ainsi, si les deux auteures ne convoquent évidemment pas ouvertement ou nommément le concept, leurs textes donnent cependant l’exemple d’une littérature qui a avantage à être abordée sous l’angle critique du care.

Le care du littéraire

23Nous proposons alors de dégager plusieurs aspects distincts de ce qu’on pourrait appeler un care du littéraire. Un premier aspect est celui mis de l’avant par Martha Nussbaum, consistant en une éthique de l’attention à l’autre, une initiation à l’empathie facilitées, voire suscitées par la lecture d’œuvres de fiction, parce que celles-ci tirent en nous les fils d’un intérêt pour une vie autre que la nôtre, celle de quelqu’un qui, avant le récit, ne nous était rien, et qui pourtant, même s’il n’existe pas dans le monde réel, a la capacité de nous bouleverser, voire d’affecter notre vie.

24Un second aspect se fait jour du côté de l’écrivain ou de l’écrivaine, dans l’attention et l’égard, voire la compassion, dont a besoin celui ou celle qui écrit, ou d’ailleurs toute voix narrative, pour inventer et donner vie à ses personnages, car : « C’est bien dans l’usage du langage (choix des mots, style d’expression et de conversation) que se montre ouvertement ou s’élabore la vision morale d’une personne, sa texture d’être » (Laugier, 2009 : 84).

25 Un troisième aspect réside dans la forme narrative ou poétique elle-même, en tant que finesse de l’attention portée aux émotions et relations impliquées par les situations, en tant que capacité des phrases à attirer notre attention et faire la lumière sur ce qui est autrement invisible, inconnu, négligé. Soit ce dernier aspect va de soi, soit il est le plus difficile à cerner dans les œuvres. Ces trois premiers aspects ressortissent à ce qu’on pourrait appeler une poétique du care.

26Un quatrième aspect concerne un care thématique, représenté dans les textes littéraires, selon un corpus qui va croissant dans le contemporain : récits, romans ou journaux mettant en scène des relations de soin, à travers des textes de médecins, de soignants, de malades (et parfois de médecin malade, comme avec Patrick Autréaux, 2010, 2013), de mourants ; ou encore fictions de proches aidant.e.s, comme dans le caregiving et le caretaking examinés par Amelia DeFalco (2016) et que l’on retrouve par exemple, sous une forme qui tourne au tragique, dans le prix Goncourt 2016 Chanson douce de Leïla Slimani (2015). Il peut s’agir aussi de la mise en scène de relations de soin multiformes et déconcertantes, non attachées au médical, mais plutôt au tissage de la vie quotidienne, dans des conditions ordinaires ou extraordinaires, comme dans la thèse de Dominique Hétu, orientée vers un « care posthumain » (2016, 2018) ; ou comme dans certains récits récents attentifs au sort des réfugiés ou des « migrants », chez Maylis de Kerangal ([2014] 2015) ou chez Marielle Macé (2017). Ces deux corpus relèveraient davantage des imaginaires du care, quoique ce quatrième aspect d’un care thématique soit aussi indissociable du troisième, son effort de considération étant tangible aussi bien dans le choix de son sujet que dans son effort d’écoute et de mise en lisibilité.

27 Finalement, et bien que ce portrait ne soit ni exhaustif ni prescriptif, nous identifions un cinquième aspect, celui d’un care orchestré de toutes pièces et délibérément au moyen du texte littéraire, comme c’est le cas dans les récits ou les dispositifs de l’écrivain Mathieu Simonet, qui enrichit le dossier de sa contribution. Dans ceux-ci, c’est la pratique littéraire elle-même qui, de façon performative, devient une pratique du soin, un mode d’accès vers un aller-mieux personnel, comme dans La maternité (Simonet, 2012) ; ou vers un vivre-ensemble, à travers « une nouvelle forme d’autobiographie collective », comme dans le projet de Carnet 37 (Leroux-Hugon, 2014). Chacun est alors invité à la dimension thérapeutique de l’expérience d’écrire sur soi, dans un cadre relationnel suscitant le partage tout en préservant l’anonymat. Ces dispositifs mettent en jeu les quatre premiers aspects d’un care littéraire, puisqu’ils mettent souvent en scène le milieu hospitalier, les soignants, les patients ou les mourants, et que, le faisant à travers des récits non fictionnels, ils tendent à activer en nous une empathie dirigée à la fois vers leurs personnages, leur auteur, et une projection de nous-mêmes ou de nos proches amenés un jour ou l’autre à connaître des situations similaires. Il s’agit alors véritablement, ou littéralement, d’une littérature thérapeutique, au sens où la conçoit Alexandre Gefen (2016, 2017).

28 En conséquence, loin d’épuiser un thème émergent, le présent dossier se propose comme surface d’appui, point de départ des investigations possibles de ce champ. Il sert à le jalonner pour les études francophones, ce dont témoigne la bibliographie abondante rassemblée en fin de dossier, continûment en expansion. Face à ce corpus théorique interdisciplinaire considérable, le corpus littéraire du care paraît destiné à grandir, à mesure que la société tout entière, en Occident, se tourne de façon accrue vers des enjeux et questions liés à la santé, à l’environnement, à nos relations avec les formes de vie et le plus-qu’humain (Lovell et al., 2013 ; Donovan, 2016 ; Bennett, 2010 ; Puig de la Bellacasa, 2017) ; mais aussi liés au bien-être, au bien-vieillir et au bien-mourir ; et à mesure que l’économie même de la santé se révèle de plus en plus en tension entre performance scientifique et efficacité humaine (Gawande, 2014 ; Staudt et Block, 2012 ; Groopman, 1997 ; Nuland, [1993] 1995). De ce point de vue, la réflexion sur un care littéraire se déroule en parallèle, parfois en convergence, avec les recherches en humanités médicales émergentes en français (Laforest, Clermont et Rouby, 2016).

29 Pourtant, le care n’émane pas du seul domaine de la santé, mais s’offre plus largement et plus profondément comme un champ politique, dont la santé ne serait que l’un des domaines d’exercice – certes le plus voyant sur le plan pratique, professionnel, démographique. Revendiqué, dans ce dossier particulièrement, comme constitutif des relations humaines, le care contemporain se propose comme indispensable à la survie aussi bien qu’au façonnement civique et politique de l’activité sociale. C’est ce qui en fait, beaucoup plus qu’un simple attribut ou une portion congrue des actions humaines, une notion riche d’avenir. Et malgré des malentendus persistants, c’est ce qui en fait une éthique, non une morale : non un cadre prescriptif, mais un désir d’appréhender des situations particulières, reconnues dans toute leur singularité, et de restaurer la valeur propre de celles-ci, ou leur capacité à valoir pour d’autres, à rendre possible une connaissance fondée sur ce partage d’expérience.

30 Ce que les articles du présent dossier nous aident à apercevoir, c’est comment les éthiques du care investiguent et mobilisent l’imaginaire de la « nature instable de l’existence » (Bessard-Banquy, 2003 : 33) contemporaine, que ce soit par l’initiation cognitive à l’empathie que procure l’activité de lecture ; par le récit de vies minorisées, éloignées, étrangères, ou encore soignantes ou patientes ; par la forme narrative qui tisse des liens soucieux, attentifs entre les expériences et vulnérabilités particulières ; ou par une pratique littéraire qui expérimente la force éthique et collective d’une écriture thérapeutique. Se fait jour une volonté de forger un discours et des pratiques littéraires portant sur ce qui aide à vivre, à accepter non seulement la finitude, mais aussi l’inévitabilité de l’interdépendance humaine, maintenue dans une certaine négligence, ignorance intentionnelle, ou invisibilité, par les cadres moraux dominants et les structures d’oppressions systémiques. Encore peu explorés, les liens puissants entre la littérature et les éthiques du care esquissés par ce dossier nous permettent d’affirmer que l’œuvre littéraire contribue, de manières particulières, à une saisie et une compréhension affinées de la fragilité grandissante de notre existence planétaire et de notre indéniable expérience relationnelle et intersubjective du monde. Sans prétendre que les éthiques du care forment la seule approche valable pour décoder les enjeux relationnels qui caractérisent l’époque contemporaine, nous souhaitons poser, avec ce dossier nécessaire, un regard critique et créatif sur les imaginaires du care qui touchent et façonnent notre rapport et notre réponse – dans un tissage toujours complexe – à l’autre humain et non-humain.

Présentation des articles

31 L’article de Marie Carrière ouvre le dossier, illuminant de manière fort inspirante tout le contexte originel et actuel des éthiques du care, en plus d’offrir une analyse pointue de l’écriture de Louise Dupré. Le texte de Carrière est informé par, et critique de, la pensée nussbaumienne sur l’empathie et d’un care plus politique chez Joan Tronto, et inspiré par une poétique de la vulnérabilité qu’il fait résonner chez Dupré avec un discours métaféministe et postmillénaire « épris d’un sentiment d’échéance et d’échec ». Il souligne avec finesse comment une éthique du care engage non pas un cadre prescriptif, mais un désir d’appréhender des situations particulières, de les reconnaître dans toute leur particularité, et d’octroyer pourtant à celles-ci la capacité à valoir pour d’autres, à être productrices d’enseignements. Plus précisément, son analyse de textes de la poète et romancière québécoise parvient à illustrer comment « une poétique du care intervient dans le cyclone des catastrophes humaines ».

32 Evelyne Gagnon s’intéresse à « l’écriture comme travail de deuil » dans son analyse minutieuse de la poésie de Paul Chanel Malenfant. Si l’on retrouve, tout comme dans le texte de Carrière, cet enjeu de la « relation élocutoire entre présence et absence », l’article de Gagnon parvient à montrer la poésie comme un « accompagnement qui recrée des formes et des forces de vie ». En faisant appel à Paul Ricœur et au particularisme des éthiques du care, son analyse de l’œuvre de Malenfant suggère une poétique de la relation intersubjective dont les jeux langagiers déjouent la mort et rehaussent le vivant par un souci indéfectible de l’autre. Elle met aussi en évidence le potentiel du care à maintenir le dialogue entre le réel et la mémoire, rendu possible par le poème de deuil. L’écriture du poète est ici pensée comme une forme d’agir sur la vulnérabilité à la fois issue de la filiation fragilisée et de la condition humaine partagée. Cet imaginaire filial, sur le seuil de la mort, semble faire le constat que le temps s’embrouille lorsque l’espace du poème sabote, par un langage sensible à la singularité de l’expérience intersubjective, cette finitude inévitable.

33 Abordant une autre forme de catastrophe humaine, Chloé Brendlé explore, avec deux récits de témoignage, D’autres vies que la mienne d’Emmanuel Carrère et Regarde les lumières mon amour d’Annie Ernaux, et deux romans réalistes, Réparer les vivants de Maylis de Kerangal et Autour du monde de Laurent Mauvignier, différentes formes narratives « qui disent l’interdépendance » et font appel à une « poétique singulière de la transmission » quand un événement ordinaire ou exceptionnel fait chavirer le monde et montre la fragilité de la vie humaine. Brendlé s’intéresse à la présence, sinon à la persistance, du care en situation de catastrophe, dans « le scandale de la mort des autres », et, comme le font à leur manière Carrière et Gagnon, explore comment « l’écriture suture ainsi une irréparable plaie ». Cette fois la mort est un point de départ aux processus narratifs, et c’est le rapprochement entre les expériences qui rassemble les textes, ce « point de suture » qui, dans la narration, solidarise des réalités pourtant singulières et parfois diamétralement opposées. Brendlé dégage avec finesse les stratégies relationnelles d’interdépendance, de « mise en parallèle » qui opèrent dans les quatre récits contemporains – et donc un respect de la particularité de chaque expérience, plutôt qu’une recherche de leur universalité.

34 C’est le fardeau de la mémoire, alourdi par un sentiment de culpabilité meurtrière, qui sert de fil conducteur à l’analyse comparative de Dominique Hétu, dans laquelle elle rend visibles les pratiques du care et l’interdépendance salvatrice entre les morts, les fantômes et les vivants dans les romans Le ciel de Bay City, de Catherine Mavrikakis, et La maison d’une autre, de François Gilbert. Dans ces deux romans québécois, la quête émancipatrice des protagonistes femmes passe par l’acceptation de la charge du passé, avec ses cadavres symboliques ou réels, ses corps morts qui continuent d’habiter ou d’infiltrer l’espace des vivants et leur imaginaire. Loin de pouvoir être exorcisées pour faire place nette à une nouvelle histoire, ces présences envahissantes doivent au contraire être perçues comme d’inévitables doubles, occupant une place dans les fondations de toute personnalité et de tout chemin vers soi, destinées à former le sous-bassement de chaque vie. En croisant son intérêt pour les géographies du care à ce que Nicolas Jacob-Rousseau appelle une « géohistoire de soi » (2009), l’auteure met en évidence le « rapport co-constitutif entre espace et relationalité » dans des romans qui « mettent l’accent sur les manières d’établir une relation, de la vivre ensemble, plutôt que sur le vécu individualisé et indépendant d’un sujet central autonome ».

35 Ce dont le care peut nous aider à rendre compte au sein des écritures contemporaines, voire ce qu’il peut nous aider à formaliser et par là à rendre plus visible comme un mouvement d’ensemble, c’est l’intérêt de nombre d’auteur.e.s actuel.le.s pour les formes du soin. Celles-ci se déclinent sous plusieurs aspects, dont le plus évident à repérer est celui qu’Alexandre Gefen a appelé « le projet thérapeutique de la littérature contemporaine française » (2016) : l’idée que les textes peuvent soigner, faire du bien à leur lectorat, voire à leurs auteur.e.s ; un soin qu’il nomme aussi ailleurs « empathie » (2013).

36 La contribution atypique à ce dossier de l’écrivain Mathieu Simonet en est une remarquable illustration. L’écriture itinérante et collective qu’il pratique, consistant à inviter dans des lieux spécifiques – qui peuvent être directement des lieux de soin, comme dans son projet avec les hôpitaux de Paris – des anonymes à produire un texte personnel sur un sujet précis (par exemple : un souvenir d’adolescence), conduit les contributeurs volontaires à se libérer, le plus souvent, d’un non-dit, qu’il s’agisse d’un souvenir pénible ou bien d'une chose dont on ne leur avait jamais parlé auparavant. Elle leur délivre un accès à leur propre parole, ainsi remise en circulation de façon à la fois anonyme et publique, qui les protège et les sort d’eux-mêmes à la fois. Parfois, c’est d’entendre leur propre texte lu à voix haute par Simonet qui produit cette libération, ce bouleversement de soi en un autre, devenu quelqu’un à ses propres yeux. L’écrivain a sollicité les textes de 1000 patients dans 37 hôpitaux différents, rassemblés sous forme de carnets. Rappelant indirectement les vies « suturées » les unes aux autres, mises en parallèle malgré la distance dans l’article de Brendlé, Simonet explique qu’un traumatisme dû au rejet familial lui a procuré « un goût, une dépendance, un besoin ludique et irrépressible de relier des gens que tout (ou quelque chose) oppose ». Simonet explore le parcours et les négociations entre ses identités d’écrivain et d’avocat – et donc entre les expressions respectives du care et du droit –, puis il souligne les possibles interactions entre le culturel, l’artistique et le thérapeutique par le récit de ses échanges et confrontations avec un corps médical parfois suspicieux, attentif aux risques de cette forme de souci envers les autres. Son retour sur les différentes « synergies » mises en œuvre par son projet, entre lui, les patients et les soignants, montre tous les possibles autour de cette « autobiographie collective » lorsque les risques, les potentiels de blessures, sont pris en compte.

37 Finalement, une bibliographie multidisciplinaire complète ce dossier. Organisée en sections thématiques et rassemblant des sources en français et en anglais, elle fait état d’un large travail critique, scientifique et créatif en sciences humaines et sociales ainsi que dans les arts et la littérature, sur et par les éthiques du care. Loin d’être exhaustive, cette bibliographie rend visibles non seulement la transversalité du care et tout son potentiel théorique, mais aussi les différents modèles qui cherchent à comprendre, sinon à mettre à l’épreuve, le moment néo-libéral dans lequel nous nous trouvons.

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Notice biobibliographique

Maïté Snauwaert est professeure agrégée à l’Université de l’Alberta. Ses recherches portent sur le deuil et la fin de vie dans les littératures contemporaines de langues française et anglaise (« Apprendre à mourir au 21e siècle : la contribution des écrivains », CRSH 2016-2020). Elle est l’auteure de Philippe Forest, la littérature à contretemps (Cécile Defaut, 2012), et de Duras et le cinéma (Nouvelles éditions Place, 2018).

Dominique Hétu est stagiaire postdoctorale (CRSH, CLC) au Centre de littérature canadienne de l’Université de l’Alberta, où elle travaille à approfondir les apports des éthiques du care à la littérature canadienne contemporaine en complexifiant leur portée posthumaniste et féministe. Elle a obtenu son doctorat (FRQSC), « Geographies of Care and Posthuman Relationality in North American Fiction by Women », à l’Université de Montréal, et elle a publié, entre autres, dans Canadian Literature, Mosaic, TransVerse et Nouvelles vues.

Pour citer cet article :

Maïté Snauwaert et Dominique Hétu (2018), « Poétiques et imaginaires du care », dans temps zéro, nº 12 [en ligne]. URL : http://tempszero.contemporain.info/document1650 [Site consulté le 9 avril 2018].
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ISSN 1913-5963