Marie Carrière

L’éthique du care et l’écriture postmillénaire de Louise Dupré

Autrement dit, le récit raconte aussi le souci. En un sens, il ne raconte que le souci.

Paul Ricœur, Soi-même comme un autre (1990 : 192)

Le care est littéraire

1Le soin relève de l’affect et de la raison. Il est physique et psychique, concret et imaginaire, privé et public. Le soin est une pratique, une éthique et une politique. Le soin est ubiquitaire.

2L’on pourrait facilement décliner le mot « soin » pour illustrer sa multiplicité d’usages et de sens dans notre vécu quotidien. Quant au terme anglais « care », retenu dans l’émergence des études francophones sur le soin, les variantes sont encore plus nombreuses1. Sans oublier le langage de l’ordinaire auquel le care se soumet2, les divers terrains du soin sont au cœur des réflexions du domaine d’études surnommé notamment, au pluriel, « les éthiques du care ». Dans cette analyse d’abord théorique dans sa première partie et ensuite textuelle dans sa seconde, il s’agira de s’en tenir à « une » éthique du care, c’est-à-dire au sens que lui donne la philosophe Joan Tronto dans Un monde vulnérable ([1993] 2009)3. Pour Tronto, le care incarne un idéal moral tout en étant toujours déjà une pratique contextualisée et localisée. Le care exige dès lors une théorie politique. Autrement dit, « cette pratique est également une idée politique » (UM : 211). Comme la conçoit Tronto, l’éthique du care insiste sur les liens entre morale et politique, plutôt que sur leur séparation traditionnelle. La vie privée et la vie publique se croisent sans s’assimiler l’une à l’autre, et le care s’installe au cœur du social et du politique : « Le care est une manière de formuler les questions politiques qui rend leur effet sur la vie humaine – comme leur préoccupation de celle-ci – direct et immédiat » (UM : 229).

3Comme font remarquer aussi plusieurs tenantes de cette pensée, les origines ainsi que les nouvelles expressions du care sont anti-essentialistes, relevant non pas du féminin, mais du féminisme et de sa « pratique processuelle, contextualisée et située » (Mozère, 2009 : 5). Conçu d’abord en 1982 par la psychologue Carol Gilligan comme une « voix différente », aujourd’hui le care rejoint plusieurs disciplines nourrissant déjà la pensée de Gilligan. Dans une perspective posthumaniste, le care viendrait redéfinir et déterminer l’humain ainsi que le non-humain (Laugier, 2009), toutes ces formes de vie (Lovell, 2013 : 15) de notre environnement qui chercherait à penser l’humanité au-delà de ses assises anthropocentriques4.

4Cette réflexion critique sur des textes de création de Louise Dupré propose d’emblée : le care est littéraire. L’énoncé est pourtant boiteux. Traduite et relue en français presque quinze ans après la parution de Moral Boundaries (1993), Tronto aurait, semble-t-il, tranché sur la question : « [C]réer une œuvre d’art ne relèv[e] pas du care » (UM : 145). A fortiori, en quoi la littérature pourrait-elle intrinsèquement être morale ou éthique ? Aucunement, répond Tronto. Toutefois, la littérature a toujours pu dépeindre la domination idéologique ou l’ordre social pour lui résister et mettre en valeur la vulnérabilité – concept clé auquel cette analyse reviendra souvent – des exclus, des opprimés et des souffrants. « Il serait bien entendu possible », avoue à son tour Tronto, de donner à la création (comme à d’autres activités tels le jeu ou la production) « une finalité de soin » (UM : 145)5. Or, le concept de poetic justice avancé par Martha Nussbaum (1996) peut venir ajouter une dimension intéressante au jumelage initialement malaisé de la littérature et du care. Nussbaum insiste sur l’empathie, le souci de l’autre, le caring dans sa philosophie politique. Un besoin humain ainsi qu’une politique fondamentale, selon la philosophe, l’empathie peut se développer par excellence dans l’imaginaire et, pour le dire ainsi, en littérature.

5D’aucuns ont critiqué une certaine normativité sous-tendant les propos de Nussbaum sur le rôle moral de la littérature6. Bien que valable, cette critique élude le fait que l’empathie nussbaumienne se manifeste, ou encore peut se manifester dans la rencontre avec le texte. Autrement dit, la littérature n’est pas dûment ou intrinsèquement morale ou éthique. Ni l’empathie ni le care ne sont inhérents au texte ou à l’auteur. De plus, l’imaginaire littéraire auquel aspire la philosophie de l’empathie de Nussbaum est loin de prévaloir sans failles (Nussbaum, 1996 : xvii). Comme le signale Heather McRobie : « Perhaps a better way to think of Nussbaum’s argument about the moral imagination [is] to think not of literature in terms of what constitutes the “literary” but of story-telling as a central facet of our humanity » (McRobie, 2014 : s. p.). En littérature, je lis l’autre, je me mets à la place de l’autre, cet autre qui n’est pas moi, qui est différent de moi. En littérature, cet autre, sa vie, son personnage, son temps, me rejoint et m’ébranle. J’ai l’opportunité de reconnaître l’autre dans toute sa fragilité et dans notre irréductible humanité commune. Dans une telle rencontre, mon empathie est à l’œuvre, et selon Nussbaum, elle a le potentiel de témoigner d’un acte éthique des plus radicaux.

6Une littérature du care existe, du moins, elle peut exister. Le care est littéraire. Mais comme le préciserait Tronto, le texte littéraire ne compose pas en soi une éthique du care. D’autant plus que l’auteur, on le sait depuis Roland Barthes, n’est pas l’œuvre. Le care est un à-propos, et non une inéluctabilité ou une norme. Quant à la pensée de Nussbaum, elle rejoint l’éthos du récit réclamé dans la pensée postmétaphysique de Paul Ricœur (1990, 2005). Chez Ricœur, un « parcours de l’identité narrative » qui « ré-abrite le sujet, toujours déjà altéré par l’autre et entendu en tant que soi » (Deschênes, 2015 : 210), permet « la notion même d’application de la fiction à la vie » (Ricœur, 1990 : 190). Précédée et altérée en perpétuité par une lecture qui veut (cares to) s’effectuer dans le soin, cette étude part à l’écoute des grandes expressions du care dans l’écriture postmillénaire de Louise Dupré, œuvre signée par une écrivaine, une femme, qui n’est pas l’œuvre.

7Pour revenir à la terminologie anglaise, le mot « care » semblerait mieux « saisir la dimension complexe d’une réalité qui se présente à la fois comme une activité humaine universelle, une pratique sociale bien concrète, une épistémologie et une posture éthique » (Bourgault et Perreault, 2015 : 10)7. Ce sont toutes des dimensions du care que nous décèlerons chez Dupré. Dans le récit autobiographique de L’album multicolore (2014), le care se manifeste comme une phénoménologie du vécu ordinaire, une ontologie éthique du sujet, ainsi qu’une poétique. Si la relation mère-fille au cœur du texte renvoie d’abord le care à une dimension dyadique, le care se déploie tout autant à l’échelle collective. Quant aux deux recueils de poésie Plus haut que les flammes (2010) et La main hantée (2016), l’écriture puise à même une pensée du care pour remémorer les corps et les mots dévastés par les horreurs de l’histoire humaine. Mais il faudra d’abord saisir comment la résurgence du care dans la pensée contemporaine – tout comme l’écriture de Dupré d’ailleurs – élargit et approfondit, fait osciller en amont et en aval, le féminisme duquel il provient. L’éthique du care ferait preuve d’un métaféminisme, au dire de Lori Saint-Martin (1992) ; le care est de notre temps, et pour lui. C’est là, nous verrons, que reposent la grande pertinence actuelle du care ainsi que son importance au cœur de l’écriture récente de Dupré.

Le temps du care

8En tentant de cerner une ère postmillénaire encore jeune, certains penseurs nous renvoient au concept de vulnérabilité, dont les versants comprendraient la précarité politique et ontologique résultant en partie du 11 Septembre et ses séquelles mondiales (Butler, [2004] 2006) ; les inégalités découlant de la mondialisation et du néolibéralisme (Tronto, 2013) ; les crises économiques, politiques, sociales et écologiques du monde actuel (Serres, 2012) ; les diverses formes de trouble privées et collectives (Laugier, 2013) ; les vulnérabilités de ceux déjà avant la catastrophe (Lovell, 2013) ; et encore, un sentiment de la fin (Chamberland, 2004) ou d’apocalypses profanes, sans royaume (Engélibert, 2013). Cette contemporanéité, aux prises d’un sentiment sinon de la fin alors de la vulnérabilité, semblerait donc particulièrement propice à cette attention au soin, au souci et à la responsabilité, ainsi qu’à l’œuvre de Louise Dupré.

9Évidemment, ces vulnérabilités n’appartiennent pas uniquement au XXIe siècle. Mais c’est dans cette « épaisseur ambiante », comme l’exprime si bien Brian Massumi (2010 : 62), d’un temps exacerbé par les conflits planétaires, les inégalités sociales à travers le monde et une crise écologique qui ne se met plus à défaut que le féminisme contemporain se rive à l’éthique du care. Or ce fut d’abord une préoccupation pour la différence sexuelle qui motiva Gilligan à écouter cette « voix différente » dans le travail du care. Si souvent dénié et bien sûr attribué aux femmes, historiquement le care s’est vu assigné à la sphère domestique et privée. De son côté, Tronto travaille dans la lignée de la pensée intersectionnelle (concept à son sommet durant les années 1990), penchée sur les croisements de la racialisation et du genre (gendering)8. Tronto démontre le confinement du care dans les marges où l’on relègue « les femmes, les personnes de couleur, les travailleurs, les domestiques » pour les exclure « de la pleine appartenance aux sociétés contemporaines » (UM : 13). Ce cantonnement au non-politique entame le discours sur la moralité de femmes que la philosophe rejette avec véhémence. Formulé ainsi, « le care fonctionne idéologiquement en faveur du maintien des privilèges », remarque Tronto (UM : 50). Force est de reconnaître au contraire, et comme nous le verrons à la lumière de l’écriture de Dupré, une conception différente du care puisée dans la sollicitude et l’interdépendance humaine, et fondée sur une théorie « politiquement utile » (UM : 51).

10Si « care » est synonyme de « sollicitude » (UM : 142) selon Tronto, il doit aussi comporter un engagement et une prise d’action : « [S]e soucier implique davantage qu’une simple envie ou un intérêt passagers, mais bien plutôt l’acquiescement à une forme de prise en charge » (UM : 143). Mais l’impératif des théories féministes récentes semble d’une teneur encore plus large. Les théoriciennes du care actuelles, Sandra Laugier, Anne Lovell et la Joan Tronto de Caring Democracy (2013) parmi elles, reconnaissent dans le care une pensée qui permettrait d’aiguiser notre conscience actuelle des conditions sociales de la domination, qu’elles soient sexuelles ou autres, et tout particulièrement des problèmes planétaires – ce temps des crises, pour dire comme Michel Serres (2012) évoqué ci-dessus – auxquels font face tous les êtres, y compris les animaux et la terre, « tous vulnérables » (Laugier, 2012). Le care ne concerne pas uniquement les humains ou encore les relations dyadiques (entre deux personnes), bien que celles-ci figureront d’emblée comme un modèle ou tremplin éthique chez Louise Dupré. Il s’applique aussi à tout ce qui nous entoure9. Le care ne concerne pas non plus que les démunis ou les êtres fragiles. Tronto le fera voir dès Un monde vulnérable : « [I]l est indispensable à la vie de chaque être humain et de chaque corps qui requiert d’un “autre” un soin approprié, une sollicitude adaptée (ou ajustée) à ses aspirations » (Mozère, 2009 : 5). C’est ainsi que le care se confronte au sujet autonome et anthropocentrique de la métaphysique occidentale, et peut-être encore plus pertinemment à notre cadre de capitalisme avancé, au sujet rassuré dans son état néolibéral. Encore dès Un monde vulnérable, Tronto posait une question qui sous-tend toute réflexion féministe sur le care aujourd’hui :

Que signifierait [...] prendre au sérieux, comme faisant partie de notre définition d’une société bonne, les valeurs du care – prévenance, responsabilité, attention éducative, compassion, attention aux besoins des autres – traditionnellement associées aux femmes et traditionnellement exclues de toute considération publique ? (UM : 28)

11Depuis les années 2000, le care intéresse nombre de travaux féministes. Pour en nommer quelques-uns, on pensera à la republication de la traduction française initiale de l’œuvre fondatrice de Carol Gilligan ([1982] 2008), l’ouvrage coordonné par Vanessa Nurock (2010), ainsi que le livre dirigé par Sophie Bourgault et Julie Perreault, paru au Québec en 2015. Enraciné dans une vulnérabilité non pas à vaincre mais à assumer, le care composerait une éthique pour un nouveau féminisme qui se doit d’être de notre temps, une réponse à ses vulnérabilités (Perreault, 2011 : 34). « L’éthique du care, rappelle cette fois Sandra Laugier, prend pour référence la vulnérabilité et la dépendance, les connexions, plutôt que les capacités ou qualités morales des personnes » (Laugier, 2012 : 30). Comme la philosophie de Tronto qui cherchait déjà à replacer et à distendre le care en insistant sur son ubiquité dans Un monde vulnérable, Bourgault et Perreault tiennent aussi à rappeler que « la vulnérabilité, la fragilité et l’interdépendance ne sont pas des tares, ou encore des problèmes à résoudre, mais bien des réalités tangibles, matérielles, corporelles incontournables et désirables de l’existence » (I : 21-22).

12Il est intéressant de noter que les deux chercheures québécoises décèlent aussi dans les travaux sur le care un certain dialogue interlinguistique. Au cœur des reprises actuelles des discours féministes des années 1990 se trouverait « une double conversation […] entre les travaux sur le care réalisés en français et en anglais […] modeste effort de dépasser les “deux solitudes” » (I : 16), non sans rappeler les grandes collaborations au féminin canado-québécoises des années 1970 et 1980 dont a fait partie Dupré10. Mais en plus de cela, les théories du care se manifestent directement ou en filigrane dans plusieurs écritures au féminin récentes, notamment publiées au Québec et au Canada anglais11. Dans un article paru déjà en 1992, Lori Saint-Martin soulignait l’intimisme des voix au féminin en littérature québécoise, désormais détachées des aveux radicaux du féminisme littéraire des années 1970. Le métaféminisme selon Saint-Martin réunissait et dépassait les postures plus manifestement associées au féminisme littéraire. Poète intimiste par excellence, Hélène Dorion évoque le concept de son côté : « Je regarde celles qui se sont penchées, se penchent pour parler, pour écrire. Elles ont échangé l’effet pour l’affect, ont inventé un féminin singulier et pluriel, se sont abandonnées aux interstices de la parole » (Dorion, 2003 : 38). À la fois générationnel et antigénérationnel, le métaféminisme effleure une poétique l’ayant précédé ainsi que généré, une poétique qu’il distend et amplifie aussitôt.

13À l’instar de l’intimisme au féminin décrit par Saint-Martin et Dorion, le care comporte et élargit les postures d’un féminisme précurseur, de la pensée fondatrice de Gilligan notamment12. Comme on l’aura montré ailleurs, les « inscriptions renouvelées du care se voudraient en héritage des imaginaires, voire en mémoire de la seconde vague du féminisme, qui fut radicale dans son analyse et sa dénonciation des structures hégémoniques et hétéronormatives du patriarcat » (Carrière, 2015 : 206). S’identifiant avec une deuxième génération de théoriciennes du care, Bourgault et Perreault signalent à leur tour une démarcation du champ « directement militant du féminisme québécois des années 60 et 70 » (I : 11) ; ainsi « le care aujourd’hui n’est certes plus ce qu’il était dans les années 1980 aux États-Unis » (I : 14). Elles mentionnent néanmoins les « résonances » de l’aspiration « à transformer les conceptions sociales et dominantes » du care, par le fait de « s’intéresser entre autres aux inégalités structurelles et aux enjeux de la domination qui touchent les femmes à travers le monde » (I : 11). Le care effectuerait même « un retour vers les féminismes matérialiste et marxiste » (I : 11), avancent-elles, « dans l’ombre […] du capitalisme et d’une mondialisation qui ne fait que renforcer les inégalités » (I : 12) sans oublier l’impression individualiste d’autonomie néolibérale13. L’on pourrait ainsi ajouter : le care est métaféministe.

Toutes les femmes de cette époque

Je vois surgir le mot fin devant mes yeux et j’ai soudain l’impression d’être une actrice en noir et blanc qui s’apprête à abandonner pour toujours la terre où elle est née.

Louise Dupré, L’album multicolore (2014 : 102)14

14Les questionnements de L’album multicolore – la fin de vie, le vieillissement, la mort, la relation mère-fille – ne s’inscrivent pas sans peine ou ambivalence. Quant à la représentation du soin dans le récit, elle est inséparable d’un réel pénible découlant de l’expérience quotidienne de la fille-narratrice veillant sur sa mère mourante, morte, et finalement, disparue. Dans la poétique difficile du care que nous propose Louise Dupré résiderait d’abord une phénoménologie du soin, non sans rappeler l’attention au quotidien de la pensée sur le care insistant sur le « fonctionnement ordinaire du monde » (Laugier, 2012 : 8), ou encore « une attention minutieuse à ce qui reste le plus souvent invisible » (Lovell, 2013 : 12). La narratrice se trouvera à donner des soins palliatifs à sa mère dans les derniers mois de son déclin, dont elle fait tout au long du récit la calme, la tangible, sinon l’impassible litanie. À la surface, « un engourdissement » des émotions, l’activité d’« accomplir pareille à une automate les gestes journaliers, donner les soins » transformera « le cœur tel un bloc de marbre » (AM : 28). Mais c’est bien le soin, dans toutes ses dimensions ordinaires et extraordinaires, pour emprunter à Lovell (2013), qui engendrera une reconnaissance éthique de la mère par l’écriture.

15La narratrice divulgue un sentiment de culpabilité « avec l’intention secrète de [s]e faire pardonner » (AM : 24) ses carences de fille dévouée. Or, dans son ensemble, L’album multicolore pose un geste de reconnaissance de cette première autre que représente la mère pour la fille. Le projet se veut à la fois intime, social et collectif. Le texte met aussi à l’honneur l’ordinaire (fief s’il en est un du care) des femmes de la génération de sa mère, d’un Québec d’avant la Révolution tranquille des années 1960 qui propulseront le mouvement des femmes. Ainsi cette femme de l’album créé par sa fille fut bien plus qu’une mère. Elle fut une femme « qui aurait survécu à [la] mort » (AM : 232) de ses enfants, une femme pour qui ses enfants ne sont « pas tout » (AM : 233). Comme réponse aux vulnérabilités ultimes de la mère, d’abord vieillissante et ensuite mourante, le care implique une reconnaissance fondamentale, certes fondamentalement éthique et féministe, non pas seulement d’une mère par sa fille, mais de l’altérité de l’autre femme. La mère de la narratrice apparaît, pour reprendre la philosophie de l’éthique d’Emmanuel Lévinas, dans toute son irréductibilité, que celle-ci soit sociale, personnelle ou féminine. Le portrait de la mère se dresse à travers la commémoration des soins maternels reçus par la famille au quotidien, comme aux « petits soins » ordinaires rendus à cette femme dans les dernières lueurs de la vie. Mais le portrait relève aussi à la fois de l’expérience intime et collective, du privé et du politique, tout en évoquant la célèbre devise beauvoirienne (pour certains peut-être banale, mais d’autant plus pertinente de nos jours) : le privé est politique. Les heures de couture, et surtout « ce bruit familier du grincement d’une pédale de machine à coudre qui nous endort », par exemple, s’imprègnent dans le portrait personnel peint par la narratrice, alors que l’interrogation s’étend sur une réalité historique : « [C]ombien de personnes l’entendront-elles en me lisant, combien de femmes alors au Québec cousaient tard la nuit », parmi « toutes les femmes de cette époque » (AM : 37) ?

16Se décèle par ailleurs une visée ontologique du care dans le texte, notamment dans sa mise en valeur de la notion de vulnérabilité. Celle-ci sous-tend d’abord toute relation intersubjective et donc interdépendante, dont la relation mère-fille chez Dupré est souvent l’épitome15. La vulnérabilité constitue aussi toute vie corporelle, pour penser cette fois avec Judith Butler. Dénommée bodily life, cette vie corporelle entame toujours déjà la disposition de soi en dehors de soi. Cette « vulnérabilité primaire » (Butler, [2004] 2006 : 26 ; la traduction est la nôtre), celle du corps humain et de son exposition à l’autre et au monde, « devance » toute formation du soi : « This disposition of ourselves outside ourselves seems to follow from bodily life, from its vulnerability and its exposure […] it precedes the formation of “I” » (Butler, [2004] 2006 : 25). C’est ici que la pensée de Butler rejoint celle du care, qui vient signaler l’« interdépendance de l’ensemble des corps » (Mozère, 2009 : 7). C’est-à-dire que l’ouverture incontournable du soi sur l’autre et de l’autre sur soi divulgue un rapport de vulnérabilité mutuelle :

[M]y body is and is not mine. Given over from the start to the world of others, it bears their imprint, is formed within the crucible of social life ; only later, and with some uncertainty, do I lay claim to my body as my own, if in fact, I ever do (Butler, [2004] 2006 : 26).

17C’est ce qui aide à comprendre la réalisation renversante de la narratrice de L’album multicolore, non pas tant en ce qui concerne la fin de sa vie de fille d’une mère vivante, mais « l’impression qu’une autre vie vient de pénétrer dans mes veines. Je me sens prête à affronter seule la réalité. Pour la première fois, j’entrevois ma propre mort dans un lit d’hôpital par une nuit glaciale de décembre » (AM : 17). À la mort de sa mère, la narratrice se trouve à confronter sa propre vulnérabilité définitive. Sa vie corporelle est vouée non seulement à la mort – à l’inhumain dans l’humain, à la mort dans la vie, pour dire avec Rosi Braidotti (2013) –, mais aux soins futurs par l’autre, dans un lit d’hôpital semblable avant « la cassure du temps » (AM : 17). C’est ce qui permet peut-être de saisir le plein sens de la phrase de Paul Bélanger citée dans le texte : « [L]a mère, morte, emporte l’humanité » (AM : 30).

18 Si le care dans sa matérialité corporelle se manifeste comme phénoménologie, reconnaissance éthique et fondement ontologique dans L’album multicolore, il s’ouvre encore sur deux autres plans : celui du soin de soi (self-care) et celui du soin genré. Un certain stoïcisme féminin fait son chemin à plusieurs reprises dans le texte, surtout dans son évocation des aïeules Louisa, Léda et Émilie, et de Cécile, la mère de la narratrice. Leurs souffrances intergénérationnelles sont muettes, issues d’une condition populaire également décrite dans L’album. Comme le signale Marie Parent avec justesse, plusieurs écrivains québécois récents « retracent eux aussi la maladie ou la mort des parents », ayant « en commun d’aborder l’écart qui se creuse entre des parents issus de la classe populaire et des fils et filles lettrés » ; ces auteurs « participent également, à travers l’exploration de deuils privés, à faire émerger un monde disparu, le Canada français des années 1940 et 1950 dans lequel la génération de leurs parents a évolué » (Parent, 2016 : 57). « Ne pas s’écouter », contemple la narratrice de L’album multicolore, « [r]efuser d’entendre la petite voix qui chuchote à l’oreille de prendre soin de soi » (AM : 70), c’est encore le lot collectif « de femmes de l’époque, au Québec [qui] ne se sont pas écoutées » sous une « ordonnance » venant « de très loin […] de l’obligation de se reproduire pour assurer la survie du Canada français, des aïeules qui accouchaient tous les ans et de celles qui en mouraient » (AM : 70). Si le refus du soin de soi est déterminé par le contexte socioéconomique, familial et historique du milieu populaire évoqué, le soin que la fille porte à sa mère l’est également. C’est ici que l’aspect un peu poisseux quant au lien entre le care et la sphère féminine apparaît sous l’œil critique de Dupré, soit ces « liens étroits entre travail, précarité, vulnérabilité et injustices de genre » (I : 13). Tout en contemplant « l’impression de négliger sa mère quand on ne répond pas à toutes ses volontés », la narratrice aborde l’aspect foncièrement sexué de son sentiment de culpabilité et, sur un plan social plus vaste, la difficulté de déféminiser le travail du soin :

Les hommes aussi se sentent coupables. Mais les mères me semblent moins exigeantes envers leurs fils qu’envers leurs filles. Les femmes ont été élevées pour s’occuper des autres et le féminisme n’a pas pénétré jusqu’à nos fibres les plus profondes (AM : 77).

19Dans la même section, toujours en rapport aux enjeux du soin et dans la douleur de devoir placer sa mère, elle évoquera une seconde fois les normes sexuées ordonnant le rapport mère-fille. La mauvaise « fille qui n’est pas prête à tout sacrifier pour garder sa mère dans son appartement » (AM : 89) trahit son intériorisation des attentes liées au soin genré, malgré une conscience bien développée et étalée ailleurs des assises patriarcales quant au sacrifice filial.

20 Mais revenons à la poétique du care, la réflexion du texte sur l’écriture, notamment celle du deuil. Dans une mise en abyme importante, L’album se désigne comme étant « la construction de mon propre tombeau » (AM : 259), et met en scène un sujet écrivant en plein affrontement avec sa propre fin. Cependant, l’écriture ne sombrera pas dans le désespoir ou la complaisance doloriste. Comme on le lira ailleurs :

[S]i l’on ne croit plus aujourd’hui, comme dans les années 1960, qu’écrire mène à la Révolution, il n’en reste pas moins que l’écriture se veut un acte : elle est du domaine de l’agentivité, elle est transgressive, elle remet en question l’ordre établi, elle peut faire bouger les choses, déstabiliser les régimes établis (Dupré, 2016 : 80).

21L’écriture permet de dire le monde autrement qu’en matière de crise ; elle permet de survivre à ce qui menace de consommer le sujet qui subit le désastre. Si « [s]ous des intentions apaisantes, ce récit est un acte de refus » (AM : 217), il est d’emblée un acte de deuil, dans son acceptation des silences et non-dits de la mère parmi les phrases banales prononcées « sous la mauvaise lumière du salon » (motif de l’œuvre), alors que la fille veille nuit après nuit sur elle. L’album multicolore adopte cette voix différente du care comme stratégie d’écriture et de survie. C’est par l’entremise des aspects ordinaires, éthiques et ontologiques du soin, de l’éthos féministe incarné dans une philosophie et une poétique du care ordinaire, que le sujet éprouve (pour dire encore avec Ricœur) son « identité narrative » avec cette autre qui est sa mère. C’est par le care qu’elle éprouve l’enchâssement du récit de vie de sa mère dans le sien, de sa vulnérabilité corporelle et temporelle dans la sienne, et que la narratrice devient elle-même « l’exégète d’un texte plein de trous transmis par [s]a mère » (AM : 256).

Soigner le monde

entre les bras
de tous les mourants

Louise Dupré, Plus haut que les flammes (2010 : 52)16

22C’est peut-être dans ses poèmes récents qu’une poétique du care arrive à s’exprimer le plus ardemment chez Louise Dupré. Le projet, toutefois, s’avère encore ici âpre et contrarié. Si, comme l’indique la locutrice de Plus haut que les flammes, « la terre a connu/plus de désastres/que de bénédictions » (PH : 18), comment « placer/Auschwitz ou Birkenau/dans un vers/comme un souffle/insupportable » (PH : 14) ? Comment écrire, dans La main hantée 17, la catastrophe : les « hurlements » du monde (MH : 26, 34), « l’horizon qui flambe » (MH : 54), les « sans-papiers/des cimetières/l’ombre des offenses/souterraines » (MH : 83) ? Dans les poèmes de ces deux recueils, il s’agit de confronter la réparation à l’irréparable, le care à l’incurable : « comment soigner/sans certitude » (MH : 19), ou encore, « quel amour offrir/à la face carbonisée/du monde » (MH : 54) ? Car la poésie, d’abord dans La main hantée, tente de porter en elle une humanité écorchée par l’horreur de ses génocides et la détresse de ses apocalypses planétaires :

[T]u penses à tous les cadavres échoués près des fleuves de larmes, tu voudrais les asseoir sur tes genoux maigres, les réchauffer, leur donner ton dernier lait. Puis tu les porterais jusqu’à leur sérénité éternelle […] Tu pourrais peut-être en arriver à te pardonner (MH : 71).

23Comme on verra dans Plus haut que les flammes, la locutrice évoque le modèle éthique du soin premier de la mère envers l’enfant, pour aussitôt l’attribuer aux dépouilles de l’histoire. Le sujet-femme à la main hantée éponyme retourne sans cesse à ce désir de « porter » dans son corps la souffrance du monde. Parée d’un langage maternel et d’une teneur mélancolique, cette incarnation dans son corps de « la détresse en nanosecondes » cherche à « l’avaler, la fixer dans [s]es os » (MH : 39) pour l’engloutir dans le poème : pour « qu’elle accueille l’ombre du poème comme une deuxième chance » (MH : 39).

24Quant au geste (féministe par excellence) d’« écrire je » (MH : 39), celui-ci se bute contre les crises de « l’odeur millénaire du feu et du sang » (MH : 35) et « la faillite du monde » (MH : 78). L’on pourrait dire que les poèmes métaféministes de La main hantée sont d’une grande humilité ontologique. Au lieu d’accéder au je autonome ou identitaire, la locutrice s’en tient au pronom tu, dédoublée par et pour l’autre : « tu consens/à t’exiler/à la frontière/de ta propre vie » (MH : 97) ; « tu es nombreuse en ta solitude » (MH : 114). Sur le point d’« apprendre à dire nous » (MH : 114), aussi serait-ce la raison pour laquelle la main hantée arrive à s’engager dans le soin, à « prendre en charge », au dire de Tronto au sujet des quatre phases du care (Tronto, 2009 : 148) : « Ce que tu appelles amour, c’est te quitter un instant pour aller arracher les ronces sous les pieds de tes proches » (MH : 105). Enfin, une empathie nussbaumienne s’inscrit dans ces poèmes et leur « appel à témoins » (MH : 114). Au dire de Nussbaum, une justice poétique passe par une recherche et une récupération sémantiques : « tu dis parfois compassion/parfois pitié/car tu es prête/à recycler des synonymes/archaïques » (MH : 57) ; « ce mot tout droit sorti d’un autre siècle, charité, que tu récupères » (MH : 75) ; « et tu répètes amour/comme dignité/ou exemple » (MH : 94) ; « l’amour, dis-tu/est une aumône » (MH : 100). Comme si, la narratrice étant talonnée par les mots pour la dire, l’empathie jaillira ; on ressent que l’écriture est à mal de trouver un autre moyen.

25Le recueil rappelle ainsi la « dimension tragique » du care soulignée par Tronto, par le fait même que le care « n’est jamais suffisant » (Tronto, 2009 : 14). Plutôt, dans son offrande d’une archive de mots anciens, le care figure dans La main hantée comme « une manière de penser le monde » (MH : 15). L’écriture n’est qu’un « petit geste, petit/amour/déposé sur le monde » (MH : 64). La locutrice dit « jouer/à l’infirmière/des causes incurables » (MH : 95). Mais à l’instar du deuil dans L’album multicolore, écrire est « prendre le parti des vivants » (MH : 88). Une éthique du care surgit dans une poésie « adossée à l’abîme/c’est la vie/en minuscule/et ses définitions/qu’il te faut/sans cesse réinventer » (MH : 88). L’écrire et le care se sustentent :

en espérant découvrir
sous le silence
des mots

l’hospitalité qu’il faudrait
pour recueillir
l’eau des larmes

tu cherches une place
en toi
ouverte à la souffrance

des blessures à faire sécher
le matin au soleil (MH : 96).

26 Le matin, « parfois cette bonté/des livres » (PH : 38), figure aussi dans Plus haut que les flammes, malgré l’horreur qui sillonne ces poèmes sur la Shoah composant le recueil paru en 201018. En apportant les petits bonheurs des contes du matin, et surtout, en quémandant le soin quotidien, l’enfant exhorte la locutrice de ce long poème en quatre parties à inscrire l’implacable d’une « histoire condamnée d’avance » (PH : 43). Au milieu des atrocités de l’Holocauste évoquées forcément à distance par la locutrice, « l’enfant près de toi », réel motif de l’œuvre, fait appel au soin cette fois dans ses quatre phases décrites par Tronto, soit : l’action de se soucier (caring about) ; de prendre en charge (taking care of) ; de prendre soin (care giving) ; et de recevoir le soin (care receiving) (Tronto, 2009 : 147-150). Autrement dit, le care engendre la prise de parole qui s’acquiert avec hésitation, violence et chagrin dans Plus haut que les flammes, et enfin avec l’élan qui clôt le recueil. Le care permet de nommer l’innommable ; grâce à son appel, la parole poétique aura « surgi/de l’enfer » (PH : 13).

27En quelque sorte un épitome de la relation dyadique du care à cause de cet accent sur la relation intime avec l’enfant, Plus haut que les flammes s’ouvre d’emblée sur l’histoire humaine, cette fois sur « une seule guerre/pour faire basculer le monde » (PH : 26). La Shoah se relate par ce tu désirant se faire troubadour afin, comme lui, de « propage[r] la consolation/pour la suite du monde » (PH : 39) – non sans peut-être évoquer l’idée de repossession du territoire au cœur de l’œuvre cinématographique de Pierre Perrault :

il y a des matins
pour l’amour

et tu veux les raconter
à l’enfant près de toi

comme ces anciens troubadours
marchant de village en village

avec un peu de décence
à jeter
sur les guerres

[…]

qui ont de tout temps
propagé la consolation

pour la suite du monde (PH : 39).

28Les parallèles entre la petite histoire et la grande, le présent et le passé, l’odeur des jardins et celle des fours, l’enfant « près » et les enfants de Birkenau traversent ce recueil. Ce sont eux qui font de l’enfant-motif « un enfant du siècle » (PH : 47), un enfant « à lui seul/une humanité » (PH : 81) : « une seule caresse/de l’enfant/dans tes bras/porte en elle tous les minuscules/vêtements d’Auschwitz/et les biberons cassés » (PH : 69-70). « [L]a même main » – car il s’agit encore de la main écrivaine hantée dans Plus haut que les flammes – tente d’inscrire l’inéluctable et rappelle « la main/d’un soldat qui avait suivi/les ordres » de la mort (PH : 37). La main du soldat invoque à son tour la main dans laquelle se pose « le conte/du petit garçon/sauvé des eaux » (PH : 38) que s’apprête à lire la locutrice à l’enfant à ses côtés. Le soin, quant à lui, se compose autant du souci pour l’enfant « près » que de celui accordé aux victimes des nazis19. Le care est tout cela dans les poèmes : souci du minuscule quotidien comme d’une mémoire génocide monumentale. Mais il rappelle aussi à la locutrice les limites de son agentivité (sa capacité d’agir) :

car les enfants d’Auschwitz
étaient des enfants
avec des bouches pour la soif

comme l’enfant
près de toi

sa faim, sa soif
et des promesses que tu tiendrais
à bout de bras

s’il ne s’agissait que de toi

mais ici c’est le monde
et sa folie (PH : 17).

29 En effet, les enjeux de l’écriture sont élevés. Comment écrit-on la mémoire de la Shoah, surtout lorsqu’on est témoin absent ? s’interroge implicitement la locutrice comme plusieurs autres l’ont fait avant elle20. L’écriture doit-elle, peut-elle, intervenir pour mettre en scène une mémoire insupportable pour qu’elle ne se répète pas, pour qu’on ne l’oublie pas, pour qu’elle nous responsabilise ? « La mémoire des morts/cherche une demeure » (PH : 104), constate le poème, qui adoptera une posture éthique, notamment celle du care, pour aborder le défi. Cela, en revenant toujours à l’enfant : « tu tournes/dans tes phrases/[…]/car il y a l’enfant/près de toi » (PH : 52). Les besoins ordinaires de l’enfant, ses rires et rêves façonnent des « échelles/plus hautes que les flammes » et permettent de constater : « la vie n’est pas seulement/un enfer » (PH : 25). L’enfant, ou plus précisément le soin de l’enfant, le care, permet de faire coexister espoir et douleur, vie et mort, joie et chagrin ; il permet de transformer l’horreur des images saccadées des camps – « une pollution d’images/noires/échappées d’une phrase/écrite de travers » (PH : 68-69) – en « cette dignité/qu’on appelle parfois poème » (PH : 76). Une poétique du care surgit. Le poème se transforme en un foyer d’accueil pour une histoire « laide », « rapace » et impitoyable (PH : 97), mais aussi pour loger un « espoir fou/de répondre/au murmure de la terre » (PH : 103), alors que « le monde/à jamais endeuillé » reste encore à « porter », à « bercer » :

te voici assez forte
pour accueillir en toi

le monde
à jamais endeuillé

le porter, le bercer
aussi longtemps que tu vivras

malgré ton cœur
tropical
tu as encore assez de rythme

pour faire valser l’enfant
au centre du cyclone (PH : 101).

30Avec l’enfant qui la « regarde » et ce « monde minuscule/accroché » au cou (PH : 105), une poétique du care intervient dans le cyclone des catastrophes humaines.

31La locutrice de Plus haut que les flammes est néanmoins toujours en peine de transmettre la barbarie. Les phrases cassées, les interrogations laissées en suspens, la maigreur des vers le reflètent. Le sujet écrivant se trouve encore relégué au tu d’une énonciation toujours inscrite au féminin. Elle rappelle, par ailleurs, son appartenance à un sexe démuni par les grands récits patriarcaux – « toi, l’exilée/des grands vergers » (PH : 70) – mais aussi, dans la dernière partie du recueil, une nouvelle venue à l’écriture. Évocation et dérive des textes féministes de proue comme ceux d’Hélène Cixous, de Madeleine Gagnon et d’Annie Leclerc21, la mise en scène d’une écriture qui lutte avec elle-même pour survenir se situe non pas tant dans un contexte confronté au logocentrisme patriarcal, mais jaillit à partir d’une syntaxe de la crise historique et planétaire – de « la corde calcinée/des mots » (PH : 87) –, et d’un langage de chagrin qui résiste à la représentation, « pris sous des métaphores/désuètes » (PH : 70). C’est de cette douleur que réémergera un sujet-femme, situé et incarné (embodied) pour témoigner, forcément in absentia comme le rappelle Nicoletta Dolce (2015), d’une mémoire historique précise, non pour se l’approprier ni pour l’oublier, mais la surpasser, la survivre : surgiront « une femme » qui n’est pas « à renoncer » (PH : 90), une « femme de/courage » (PH : 105), « une femme de fenêtres ouvertes » (PH : 106). Après tout, le sujet, qu’il soit dédoublé ou dispersé par l’altérité qui l’habite, ne peut se soucier du monde et de ses réparations possibles qu’à partir de sa propre expérience « terrienne » (PH : 88). À partir d’une « mémoire de l’éloignement » (Ouellet, 2012 : 220) quant à son témoignage des camps de la mort, la locutrice se réclame de l’agentivité du soin par l’écriture ; elle s’attribue la capacité de « bercer telle une fièvre » la douleur de toutes ces mères endeuillées et de tous ces enfants calcinés « qu’il faut soigner » (PH : 95).

Louise Dupré par Louise Dupré

32Au confluent de la poésie, de l’essai et de la fiction depuis plus de trois décennies, l’œuvre de Louise Dupré aurait elle-même à la fois défini et élargi le champ de l’écriture féministe au Québec. Souvent liée à une deuxième génération de poètes féministes, si l’on s’en tient à l’Anthologie de la poésie des femmes au Québec (Brossard et Girouard, 1991), Dupré appartient tant à ces féministes militantes de La théorie un dimanche (Brossard et al., 1988), qu’à ces auteures plus intimistes et dites métaféministes, selon la définition de Saint-Martin. C’est-à-dire que l’œuvre s’inscrit dans un rapport et d’alliance et de surpassement quant aux pratiques plus « familièrement » ou visiblement féministes de seconde vague. Or, le métaféminisme de Dupré se démarque encore davantage de la définition générationnelle que Saint-Martin laissait entendre en 1992. Toujours intimiste, la perspective sur le monde est aussi collective sinon planétaire, comme le laissent voir certains essais récents ainsi que le regard sur les désastres humanitaires des poèmes de Plus haut que les flammes et les catastrophes intimes de L’album multicolore. Ainsi, l’autocontemplation intimiste passe par la crise :

[C]rise personnelle à la suite du décès de votre mère dans L’album multicolore, crise suscitée par le vieillissement dans Une écharde sous ton ongle, crise de la relation mère-fille dans Tout comme elle, crise provoquée par une visite à Auschwitz, dans Plus haut que les flammes, qui vous a forcée à interroger l’acte d’écrire à la lumière du mal présent chez l’individu (Dupré, 2016 : 91).

33En fin de compte, c’est à partir des postures incertaines et toujours au féminin de Dupré que surgit une poétique de la vulnérabilité, celle de la mère, de la fille, de soi, de l’autre, des vivants et des morts. À croire le passage cité ci-dessus, cette vulnérabilité intériorisée est aussi celle d’un millénaire épris d’un sentiment d’échéance et d’échec. Comme la vulnérabilité personnelle, la vulnérabilité collective réside au cœur d’une éthique du soin toujours insuffisante, mais toujours nécessaire. « Le care exige », nous rappelle Joan Tronto (UM : 18). Or, pour reprendre l’incipit de cet article, le care et son articulation éthique ne sont-ils pas, en fin de compte, tout ce que raconte l’écriture postmillénaire de Louise Dupré ?

Notes

1  « On retrouve souci chez Laugier et Paperman ; sollicitude chez Brugère. Quant à lui, le mot soin, malgré ses propres variantes d’usage (acte de veiller sur quelqu’un ; acte thérapeutique, médical, hygiénique ; acte d’entretenir quelque chose), ne contient pas la même vaste portée sémantique de l’unique mot care. Comme verbe d’action, to care pourrait vouloir dire préférer quelque chose, se sentir concerné ou avoir du souci ; care to : avoir envie ; to care about : donner l’attention, aimer ; to take care : soigner ; to care for : éprouver de l’affection, de l’attachement ou de l’amour. Son substantif signifie tout à la fois l’inquiétude, la responsabilité, la précaution, le problème pris en main, sans oublier ses formes composées dénotant santé (health care) ; soins du corps (body care) ; travail social (care worker) ; garderie (child care) ; famille d’accueil (foster care) ; colis de ravitaillement (care package) ; tendresse (loving care) ; obstétrie (maternity care) ; soins de longue durée (long-term care). Comme ses formes négatives – to not care, to not take care, to be careless –, ubiquistes dans le parler anglais usuel, la notion du care occupe une place fondamentale dans nos vies non seulement intimes mais sociales aussi, et politiques » (Carrière, 2015 : 205-206).

2  Voir les travaux récents de Das (2015) et Lovell (2013).

3  Désormais, les renvois à cet ouvrage seront signalés par la mention UM, suivie du numéro de page.

4  L’on peut consulter l’incontournable Rosi Braidotti (2013) à ce sujet.

5  « Cette conception du soin est, en un certain sens, aristotélicienne, c’est-à-dire qu’elle est définie par sa fin, celle du soin » (UM : 145). Et encore : « Désigner le care comme une pratique implique qu’il est à la fois pensée et action, et que l’une et l’autre sont étroitement liées et orientées vers une certaine fin » (UM : 150).

6  Celle-ci étant souvent une littérature masculine, privilégiée et blanche chez Nussbaum ; l’exemple le plus flagrant est l’œuvre de Charles Dickens sur laquelle se penche la philosophe pour illustrer son propos.

7  Désormais, les renvois à l’introduction de Bourgault et Perreault seront signalés par la mention I, suivie du numéro de page.

8  Sur la notion d’intersectionalité (intersectionality) voir Crenshaw (1989) et plus récemment, Collins et Bilge (2016).

9  Ces constats renvoient aux trois grandes caractéristiques du care selon Tronto : la première étant le dépassement des « interactions humaines » pour inclure les objets et l’environnement ; la deuxième étant le refus de limiter le care cette fois à la relation dyadique ; la troisième insiste sur les variations culturelles du care (UM : 143-144).

10  Voir Carrière (2002) à ce sujet.

11  Par exemple, que du côté de la fiction, on peut penser aux récentes œuvres de Margaret Atwood (2009), Dionne Brand (2014), Naomi Fontaine (2011), Nancy Huston (2016), Nancy Lee (2014), Kim Thúy (2009) ou Miriam Toews (2014). Par ailleurs, voir l’ouvrage tout récent d’Amelia DeFalco (2016), première monographie portant sur le care en littérature canadienne.

12  Voir l’excellente analyse de Julie Perreault (2015) quant aux débats autour de la voix différente de Gilligan et son influence monumentale sur les théories du care actuelles.

13  Or, plutôt qu’un nouveau matérialisme (issu de la pensée marxiste), le care semble rejoindre davantage le féminisme matériel de Stacie Alaimo et Susan Hekman (2009), dont la perspective toujours non biologique situe le corps dans ses rapports naturels et culturels qui constituent sa matérialité.

14  Désormais, les renvois à cet ouvrage seront signalés par la mention AM, suivie du numéro de page.

15  Voir par exemple la pièce de théâtre Tout comme elle (2005), ou le roman La memoria (1996).

16  Désormais, les renvois à cet ouvrage seront signalés par la mention PH, suivie du numéro de page.

17  Désormais, les renvois à cet ouvrage seront signalés par la mention MH, suivie du numéro de page.

18  Plus haut que les flammes a aussi fait l’objet d’un spectacle produit par Rhizome, présenté en août 2016, et composé de lectures livrées par la poète et un chœur accompagnant, ainsi que de musique par le compositeur Nicolas Jobin. http://www.productionsrhizome.org/fr/projets/155/plus-haut-que-les-flammes

19  Dont la figuration résiste à leur déshumanisation – « ces enfants/sur les photos de Birkenau/croquées juste avant l’arrachement/leurs cris crevés/qui hantent encore/les champs/tel un vent revenu/de la mort » (PH : 22).

20  Voir les travaux de Claude Burgelin (1990) et Ellen Fine (1998) sur le témoin absent. Voir aussi l’excellente analyse du témoignage in absentia dans Plus haut que les flammes par Nicoletta Dolce (2015).

21  Notamment La venue à l’écriture (Cixous, Gagnon et Leclerc, 1977).

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Notice biobibliographique

Marie Carrière est directrice du Centre de littérature canadienne de l’Université de l’Alberta, où elle enseigne aussi la littérature. Elle est l’auteure de Médée protéiforme (Presses universitaires d’Ottawa, 2012), Writing in the Feminine in French and English Canada: A Question of Ethics (Presses universitaires de Toronto, 2002) et de plusieurs ouvrages collectifs, dont Régénérations : écritures des femmes au Canada (Presses universitaires de l’Alberta, 2014) avec Patricia Demers. Carrière s’intéresse à la littérature des femmes actuelle, à l’évolution de la pensée féministe et à l’éthique, des sujets dont elle traite dans divers articles à son actif. Un essai sur le métaféminisme est en cours.

Pour citer cet article :

Marie Carrière (2018), « L’éthique du care et l’écriture postmillénaire de Louise Dupré », dans temps zéro, nº 12 [en ligne]. URL : http://tempszero.contemporain.info/document1631 [Site consulté le 24 avril 2018].

Résumé

Cette étude aborde une éthique du soin ou du care, au sens moral et politique que lui donne la philosophe Joan Tronto (1993 ; [1993] 2009). Mais il s’agira surtout de montrer que le care peut être littéraire. Dans L’ album multicolore (2014) de Louise Dupré, le care se manifeste comme une phénoménologie de la vie ordinaire, une ontologie éthique du sujet, ainsi qu’une poétique. Quant aux deux recueils de poésie Plus haut que les flammes (2010) et La main hantée (2016), l’écriture puise à même une pensée du care pour remémorer les corps et les mots dévastés par les horreurs de l’histoire humaine. La résurgence du care dans la pensée contemporaine – tout comme l’écriture de Dupré d’ailleurs – élargit et approfondit le féminisme duquel il provient.

This study broaches an ethics of care based on philosopher Joan Tronto’s moral and political understanding (1993; [1993] 2009). Yet care can also be understood through literature. In Louise Dupré’s L’album multicolore (2014), care figures as a phenomenology of ordinary life, an ethical ontology of the subject, as well as a poetics. In the poetry collections Plus haut que les flammes (2010) and La main hantée (2016), writing draws directly from the notion of care to commemorate bodies and words laid waste by some of the horrors of human history. The resurgence of care in contemporary thought – indeed like Dupré’s writing – widens and deepens the feminism from which it stems.

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ISSN 1913-5963