Anne Martine Parent

Héritages mortifères

Rupture dans/de la filiation chez Ying Chen et Jane Sautière

1 La filiation et l’héritage sont des thèmes majeurs de la littérature contemporaine de langue française, autant du côté des pratiques autobiographiques que du roman1. Les récits et romans de filiation, comme l’ont montré Dominique Viart et Bruno Vercier dans La littérature française au présent (2005), s’écrivent « à partir du manque : parents absents, figures mal assurées, transmissions imparfaites, valeurs caduques – tant de choses obèrent le savoir que le passé en est rendu obscur […] » (Viart et Vercier, 2005 : 91). C’est ce passé obscur que le sujet narrateur cherche à restituer, dans un mouvement qui déplace l’investigation identitaire de l’intériorité vers l’antériorité. Le sujet se tourne vers son ascendance afin de tenter de comprendre ce dont il a hérité, et de se (ré)instituer dans une temporalité où passé et présent s’éclairent l’un l’autre. Ce que ces récits laissent souvent de côté, dans leur souci de mettre en rapport le passé et le présent, c’est le futur ; on s’intéresse à une certaine partie de la filiation, à ce qui se trouve en amont, mais peu à ce qu’il y a en aval : la descendance. Or, les notions de filiation et d’héritage, si elles mettent en jeu le passé et le présent, touchent aussi au futur dans la mesure où le manque, l’absence et la perte qui marquent la transmission entre l’ascendance et le sujet risquent également d’affecter la descendance – voire d’empêcher qu’il y en ait une. C’est le sujet qu’abordent deux livres parus en 2008, Nullipare, de Jane Sautière, et Un enfant à ma porte, de Ying Chen. Nullipare est un récit autobiographique dans lequel Jane Sautière examine son rapport à la maternité et à sa mère, à la filiation et aux origines, et surtout, où elle interroge « l’ahurissant mystère de ne pas avoir d’enfant comme on interroge l’ahurissant mystère d’en avoir » (Sautière, 2008 : 13)2. Un enfant à ma porte est le cinquième livre de Ying Chen faisant partie du cycle romanesque amorcé avec Immobile en 19983, cycle traversé et travaillé par les notions de filiation, d’origine et d’héritage. Un enfant à ma porte se concentre plus particulièrement sur la question de la maternité, difficilement vécue par la narratrice, surtout à partir du moment où elle s’aperçoit que l’enfant, qu’elle avait trouvé et adopté, lui ressemble. Les deux textes mettent en scène des narratrices qui se révèlent incapables d’être mères, des femmes pour qui la filiation est intrinsèquement liée à la mort. On verra que, dans les deux cas, une rupture dans la filiation mène à une rupture de la filiation : l’interruption de la filiation est liée à un héritage mortifère qui bloque la transmission.

« Une femme de nulle part »

2Le point de départ du livre de Jane Sautière, c’est le mot « nullipare » qu’elle entend de la bouche du médecin alors qu’il dicte le compte rendu de la mammographie qu’elle vient de subir :

Je m’entends désignée par mon nom, mon sexe, mon âge, et ma position dans l’ordre de la reproduction : « nullipare ». Le mot me frappe, me blesse, me suit dans ma journée, comme les toutes petites coupures qu’on se fait avec une feuille de papier, qui saignent beaucoup, et qui nous gênent au-delà du vraisemblable. Je l’entends si fort aujourd’hui sans doute parce que tout est joué, et que cet état est devenu définitif [elle a 50 ans]. Ou parce qu’il est réellement prononcé, ce mot, pour la première fois me concernant et pour les mêmes raisons. (N : 12)

3Le terme « nullipare » est une blessure pour la narratrice, mais il agit aussi comme une interpellation, au sens où l’entend Judith Butler4, qui désormais la constitue et dont elle doit rendre compte. En effet, si la narratrice se sent interpellée par le mot « nullipare », c’est qu’elle s’y reconnaît, s’y identifie.

4Dans « nullipare », ce que la narratrice entend, c’est « nulle part » : « Une femme de nulle part, irrecevable quant à la question des origines (ce sont bien les origines que la descendance questionne, comment l’ignorer ?) » (N : 13) Ainsi, dès le départ, origines et descendance sont étroitement associées, l’absence de descendance renvoyant à des origines défaillantes, inscrivant la narratrice dans une chaîne de filiation marquée par le manque, l’absence et le silence. C’est cette filiation problématique que le récit se chargera d’explorer.

5Le rapprochement entre « nullipare » et « nulle part » révèle que, pour Sautière, la question des origines renvoie d’abord à celle du lieu :

Avoir un feu et un lieu, avoir foi et loi, c’est ce qui a longtemps compté pour avoir une place au monde. Il fallait être pris dans cette résille de l’emplacement, de la filiation, de l’appartenance. Être issu de son village, de sa lignée, de son seigneur, de son dieu. Tout cela très unique et immobile.

Et pour moi très redouté.

Nulle part. Le lieu, une autre déclinaison des origines. (N : 17)

6Si Sautière se décrit comme une femme venue de nulle part, c’est que le lieu d’origine, le lieu de naissance, est, pour elle, à jamais perdu. Sautière est née à Téhéran (Iran) et elle y a passé les premières années de sa vie. C’est une nourrice (qui était en fait la bonne) qui, en Iran, lui a servi de mère – sa mère à elle ayant du mal à remplir ce rôle pour des raisons qu’on verra bientôt – et avec qui elle parlait farsi. Le farsi est donc, d’une certaine manière, la langue maternelle de Sautière, puisque c’est la langue qu’elle parlait avec celle qui occupait la position de mère, la langue de la petite enfance et des premiers mots d’amour. Or, lorsqu’elle quitte sa terre natale, et sa mère adoptive par la même occasion, Sautière oublie cette langue. Ses souvenirs deviennent muets ; elle revoit des scènes, mais celles-ci sont privées de sons et de sens. La perte de la langue redouble la perte de la mère adoptive. Ainsi, si Sautière vient de « nulle part », c’est parce que le lieu d’où elle vient ne lui est plus accessible ; c’est un lieu sans nom, hors du langage et du sens.

7La narratrice du roman de Ying Chen est elle aussi une femme de nulle part : une orpheline qui n’a jamais été adoptée. Le cycle romanesque dont fait partie Un enfant à ma porte a comme narratrice et personnage principal une femme qui semble échapper aux lois du temps, des origines et de la filiation. Dans chacun des livres, la narratrice se rappelle une vie précédente, une autre identité ; en réalité, comme on l’apprend dans Immobile, c’est une orpheline qui n’a pas connu ses parents et n’a jamais été adoptée. Le « souvenir » ou l’invention de ses existences antérieures5 sert donc à combler son manque d’origines qu’elle vit comme une maladie6 : « Il me fallait plusieurs existences pour remplir mon néant, me délivrer de ma solitude d’orpheline. Pour que ma vie eût un sens, à moi aussi il fallait une histoire sinon plusieurs, même une invention, même un mensonge. » (Chen, 1998 : 54)7

8Toujours tournée vers le passé, la narratrice ne s’était jamais inventé une descendance jusqu’à Un enfant à ma porte ; la seule filiation qui l’intéressait était celle qui remontait vers l’amont – à l’exception de ce qui se passe dans Querelle d’un squelette avec son double, où elle imagine l’existence d’un double d’elle-même. Dans Un enfant à ma porte, on apprend qu’elle est d’ailleurs incapable de procréer, son état de quasi-squelette la rendant infertile. Elle est donc, elle aussi, une nullipare, vierge « protégée du vivant mortel » (N : 59). L’enfant dont il est question dans ce livre est un enfant qu’elle trouve un matin (à sa porte, comme le titre l’indique) et qu’elle décide d’adopter.

« Une maladie sans remède »

9Les deux narratrices sont donc toutes deux des femmes « de nulle part », chez qui des lacunes du côté de l’origine engendrent un rapport problématique à la maternité. Celle-ci est vécue difficilement par les narratrices, mais de manière très différente, puisque chez l’une, c’est la présence de l’enfant qui pose problème, alors que chez l’autre, c’est son absence. Dans les deux cas, toutefois, une même ambivalence : leur statut de nullipare n’est pas voulu, elles ont toutes deux tenté d’avoir un enfant, et en même temps, elles dénoncent le cliché voulant qu’avoir un enfant rend nécessairement heureux et que ne pas en avoir constitue une tare. Elles critiquent les pressions sociales autour de la maternité et remettent en question les mythes qui entourent celle-ci, sans pour autant affirmer que la non-maternité est un meilleur choix.

10Une des motivations de la narratrice du roman de Ying Chen lorsqu’elle décide d’adopter l’enfant qu’elle trouve devant sa maison est liée à un désir de « normalité ». Avoir un enfant justifie la présence de la narratrice dans la maison de A. (son mari) et le couple qu’elle forme avec celui-ci. L’enfant résout le problème de stérilité de la narratrice, stérilité qui constitue, selon elle, « la preuve tangible de l’échec de [son] union [avec A.] » (EP : 21). Du coup, la narratrice devient redevable à l’enfant qui lui permet de jouer son « rôle implicite » dans la maison et dans son couple :

Que de gratitude ne devais-je pas à cet enfant ? C’était lui qui m’avait momentanément déculpabilisée de ne pas assumer le rôle implicite de mère qu’impliquait ma présence sous le toit de A. Quelle frustration secrète cependant. Son arrivée faisait vaciller ma naïve croyance en mon droit de cité dans cette maison, elle rendait évident le caractère inconvenant de mon séjour ici en tant que femme stérile, et la nécessité humiliante pour moi de dépendre de cet enfant. (EP : 21)

11L’enfant justifie d’une certaine manière l’existence de la narratrice et lui confère une « normalité » dont elle était jusque-là dépourvue. Cette « normalité », toutefois, est loin de rendre la nouvelle mère heureuse et apparaît rapidement comme une fiction sociale que le roman s’emploiera à déconstruire.

12Le lien entre maternité et « normalité » est particulièrement manifeste lors de la scène du dîner organisé pour « célébrer l’élargissement de [la] petite famille » (EP : 29). Dès le début de la soirée, c’est la mère, et non l’enfant, qui attire l’attention des invités ; « sans doute comprenaient-ils intuitivement que, dans cette histoire dont ils trouvaient les commencements un peu louches, un peu invraisemblables, le père et l’enfant n’étaient que des figurants » (EP : 32). Le personnage principal, c’est la narratrice devenue mère, et dont le corps est transformé comme si elle avait elle-même porté l’enfant dans son ventre. Auparavant un squelette, la narratrice est maintenant pleine de rondeurs. Ce nouvel état de mère semble rassurer les invités :

Tous se sont exclamés de soulagement et de joie, me disant que des rondeurs m’embellissaient, me donnaient de la substance, que j’avais été trop maigre auparavant, me qualifiant enfin de palpitante de vraie vie, d’une vie remplie de tâches domestiques, sans temps et sans rêve, persuadés que cette vie me rendait délicieusement fébrile grâce aux fatigues normales, typiquement maternelles, me trouvant enfin normale avec mes nouvelles rides et mes chairs superflues. (EP : 33)

13Grâce à son statut de mère et à son corps transformé, la narratrice trouve enfin sa place parmi les gens « normaux », c'est-à-dire les gens qui ont des enfants – d’ailleurs, la plupart des invités ont eux-mêmes des enfants, à l’exception d’une collègue de A. qui a fait le choix de demeurer célibataire et de ne pas devenir mère. Au cours de la soirée, la conversation porte le plus souvent sur les enfants et un clivage se crée entre les parents et la célibataire dont les propos « antimaternité » sont décriés :

Comment pouvait-on tenir des propos si peu féminins, pour ne pas dire inhumains ? Plutôt que de parler du sacrifice d’un parent, d’une mère au profit de l’enfant, il faudrait au contraire parler de l’inconditionnel amour parental. Il faudrait reconnaître le pur plaisir de soigner un enfant, exprimer l’immense gratitude envers l’enfant rare, l’enfant cadeau, l’enfant instructeur de la vraie vie, l’enfant souverain. Cela ne se démode jamais. Cela assure la survie et la continuation non des mères, des parents, mais de l’espèce. (EP : 38-39)

14On remarque comment, dans le passage précédent, la maternité équivaut au féminin – et même à l’humain. Autrement dit, une femme refusant la maternité n’est pas vraiment une femme, ni vraiment humaine. Pour les parents invités chez la narratrice et son mari, la maternité est ainsi une condition essentielle de la féminité – pas de féminité sans maternité. Ce qui revient à dire que la maternité viendrait naturellement aux femmes, ferait partie de leur « essence ». Le livre de Ying Chen remet d’ailleurs en question cette prétendue naturalité de la maternité8. Enfin, et c’est là un des thèmes majeurs du roman, le passage cité aborde le conflit entre la survie des mères et la survie de l’espèce.

15Chez Jane Sautière aussi on retrouve cette relation entre maternité et normalité.

Il y a deux ans de cela, un marchand chinois de poulets rôtis me donne une sucette. C’est le jour de la fête des mères. « Bour les mamangs », me dit-il, avec son accent. Il ne peut pas supposer, à l’âge que j’ai, que je n’aie pas d’enfant. […] Je n’ai même pas osé déballer la sucette, encore moins la manger, ni même l’offrir. J’aurais usurpé une condition, un statut.

J’ai toujours le sucre rose, emballé dans son papier cristal, chez moi, qui vient me rappeler l’incongruité de ma situation. (N : 68)

16On se rappelle que dans le roman de Ying Chen, les invités sont soulagés, rassurés de voir la narratrice finalement devenue mère, comme si une femme qui n’était pas mère était non seulement anormale, mais aussi inquiétante. Selon Sautière, la femme sans enfant a quelque chose de mystérieux : « Il y a quelque chose de caché chez quelqu’un qui n’a pas d’enfant, la preuve, aucune photo à montrer, pas de prénom à donner, ni d’âge à citer. Blanc. Je cache plus de choses, des choses irreprésentables. » (N : 52) Est-ce parce qu’il n’y a rien qui justifie l’existence de la femme sans enfant, comme on le voit chez Ying Chen ? Quoi qu’il en soit, l’absence d’enfant, elle, doit être justifiée ; une nullipare doit rendre compte de son choix ou de sa situation aux autres et à la société, sous peine d’être jugée – mais elle est de toute façon exposée aux préjugés, comme l’explique Sautière.

Toujours difficile de répondre à la question : « Avez-vous des enfants ? »

Sûrement traînent encore les remarques vachardes entendues sur l’égoïsme des femmes sans enfants, sans doute aussi est-ce se désigner comme marginale, peut-être malade, peut-être ayant traversé des drames. Difficile pour l’interlocuteur d’imaginer un choix heureux, tandis que le contraire est tellement simple.

Il y a un stéréotype de l’événement heureux, comme il y a un stéréotype de l’infertilité. (N : 52)

17Ainsi, dans les deux textes, deux discours s’affrontent : d’une part, le discours social qui, notamment, n’arrive pas à envisager que ne pas avoir d’enfant puisse être un choix heureux, comme le montre Sautière dans le passage cité ci-haut, et, d’autre part, le discours narratorial qui tente de remettre en question les idées reçues sur la maternité9. Dans le roman de Ying Chen, cet affrontement entre les deux discours se cristallise principalement sur la question des soins à prodiguer à un enfant. Le discours social, tel qu’il est représenté, entre autres, par les invités à la soirée donnée en l’honneur de l’arrivée de l’enfant, conçoit le fait de prendre soin d’un enfant comme un « pur plaisir » (EP : 38), alors que pour la narratrice, tout ce qui se rattache aux soins de l’enfant est vécu comme une véritable corvée. Elle parle du « fastidieux contact quotidien avec [le] corps de l’enfant » et de son « application besogneuse à des tâches reconnues comme naturellement maternelles » (EP : 57), mais qui sont en réalité « des tâches ménagères nullement gratifiantes, monstrueusement consacrées et mystifiées » (EP : 58). De plus, elle découvre rapidement que si elle se plaint, ses plaintes sont accueillies par « un silence d’étonnement et de reproche », autant chez les hommes que chez les femmes (EP : 58).

C’était aussi cela, l’abîme. Une mère qui se plaint. C’est affreux si cela est fait sans recul et sans humour. Comment de pareilles absurdités pourraient-elles se prononcer ? Cela ne se fait pas ! Comme si la maternité n’était pas son plus grand devoir, la source de son plus grand bonheur, l’occasion la plus signifiante où devaient se manifester ou s’éprouver sa bonne nature et son humanité. (EP : 58-59)

18Épuisée, la narratrice en vient à n’aimer l’enfant que quand il dort. Elle finit d’ailleurs par l’enfermer en permanence dans sa chambre et à le gaver de nourriture et de tranquillisants (prescrits, dit-elle, par un médecin moderne et compréhensif) afin qu’il dorme le plus possible.

19Les deux textes mettent aussi en évidence la disparité existant entre les hommes et les femmes en ce qui a trait au fait d’avoir un enfant ou pas. À propos du terme « nullipare », Sautière se demande « s’il existe un mot semblable qui désignerait un homme qui n’aurait pas d’enfant » ; « je comprendrais », écrit-elle, « qu’il n’y ait rien » (N : 13).

A. prenait naturellement le parti du pauvre petit, mais sans être là, sans tacher ses mains ni salir ses chaussures, en examinant comment je traverserais l’épreuve, en donnant des conseils, en me surveillant à distance, loin des petitesses quotidiennes que l’enfant et moi nous partagions, loin de ce marécage de maternité où l’enfant et moi nous débattions. (EP : 64)


A. disait […] qu’il était envieux de moi, de mon privilège de mère. Il pensait qu’il préférerait passer beaucoup plus de temps avec le garçon, s’il avait ce choix. […] N’est-ce pas l’intention qui compte ? Ce vœu et ce regret déjà faisaient de A. presque un bon père, en tout cas, un père normal et ordinaire.

Il fallait plus, mille fois plus, pour être une mère ordinaire et normale. (EP : 126)

20Que faut-il, donc, pour être sinon une bonne mère, du moins une mère ordinaire et normale ? Pour la narratrice du roman de Chen, l’exemple par excellence de la mère « ordinaire et normale » se trouve chez les vers à soie. Lors d’une visite au musée des sciences naturelles, la narratrice observe une femelle qui vient de pondre et qui n’a plus, dès lors, qu’environ cinq jours à vivre. Pondre ses œufs a épuisé le ver mère qui n’a même plus la force de manger. « Maintenant, la mission accomplie, elle n’avait plus de valeur, elle pouvait mourir. » (EP : 44-45) C’est là le prix à payer pour devenir mère, comme le constate la narratrice : « C’est une question de vie ou de mort. Un voyage sans retour. Une maladie sans remède. » (EP : 45) Le ver mère commence à mourir dès qu’il accède au rang de mère (EP : 47).

Se protéger du vivant mortel

21En plus de la mort symbolique et de l’aliénation associées à la maternité, les deux textes montrent que la filiation est aussi intrinsèquement liée à la mort. C’est ce que la narratrice du roman de Ying Chen comprend lors de sa visite au musée qui la bouleverse parce qu’elle s’identifie à la femelle ver à soie :

Je fixais le ver mère au point que je me trouvais à l’intérieur de la boîte, que je me mettais à sa place et la sentais en moi. Je voyais nos corps déchirés et détériorés se confondre peu à peu sous une même lumière, nos corps désormais inutiles, grimpant sur un chemin poussiéreux. (EP : 47)

22Avoir un enfant assure la survie de l’espèce, mais pas celle des mères, bien au contraire : « La venue de l’enfant signalait le départ de la mère. » (EP : 47) La narratrice comprend que ce qui arrive au ver mère est en train de lui arriver aussi. Non seulement son corps se transforme comme si elle avait elle-même porté l’enfant dans son ventre, mais elle observe également pour la première fois des traces de vieillissement sur son corps. « J’ai compris que ma mort venait de commencer. » (EP : 43)

23A contrario, ne pas avoir d’enfant permet d’oublier, voire de nier notre mortalité, car en refusant de poursuivre la filiation, on la fige, créant ainsi l’illusion d’interrompre l’écoulement du temps. Ne pas avoir d’enfant, écrit Jane Sautière, « renvoie […] à une virginité, quelque chose qui protège du vivant mortel » (N : 59). Alors qu’avoir un enfant, c’est se confronter à sa propre mort, comme le montre le roman de Ying Chen.

24Mais c’est aussi se confronter à la mort possible de l’enfant. Ne pas avoir d’enfant, pour Sautière, c’est faire en sorte de ne jamais voir son enfant mourir : « Il ne mourra pas mon enfant, il n’est pas né, je reste vierge. » (N : 59) C’est là le nœud qui bloque la transmission et empêche la filiation de se poursuivre dans l’histoire de Sautière. En effet, sa mère, avant de lui donner naissance, a eu deux enfants lors d’un premier mariage (Jane Sautière est l’unique enfant qu’elle a eu avec son deuxième mari) ; elle a perdu son mari et ses deux enfants, tous morts de la tuberculose. Cet héritage mortifère hante la narratrice de Nullipare.

Je suis fille d’une femme qui a perdu deux enfants avant de peiner à me donner la vie.

Ma mère naît quand son père est mort, elle accouche de sa fille quand sa mère meurt.

Elle perd son mari, sa fille, son fils, de la tuberculose.

Je suis fille d’une femme qui épouse un homme tuberculeux, le sachant, à une époque où nul ne sait comment se guérit cette maladie.

Ma mère donne naissance à des enfants promis à la mort.

Je suis née de cette peine, de cette hésitation ultime à redonner enfant à un homme nouvellement épousé.

Née de l’horreur de désirer et la vie et donner la vie lorsqu’on a, apocalypse de la faute, survécu à la mort de ses enfants. (N : 47)


Ces morts non dites, révélées par ma mère comme une abjection un jour où le plein soleil entrait dans l’univers tranquille de l’appartement de La Garenne-Colombes, j’avais douze ans.

Dans cet emboîtement macabre de poupées gigognes, à peine nées que mortes, être la dernière, la plus petite, suivie d’aucune après, pour que cela se termine enfin. (N : 48)

25C’est cet héritage mortifère qui bloque la filiation dans Nullipare. Ne pas avoir d’enfant, pour Sautière, équivaut à ne pas reproduire toute cette mort, à tenter d’y mettre fin. Mais c’est aussi demeurer éternellement la fille de sa mère. « Rester fille pour que ma mère ait toujours une fille. Comme si, moi-même devenue mère, j’aurais cessé d’être sa fille. J’aurais cessé d’être exclusivement sa fille. Il fallait quelque chose d’exclusif dans cette histoire. » (N : 111)

26Toutefois, Sautière ne peut être l’unique fille de sa mère ; elle doit cohabiter avec les morts, les « merveilleux enfants des limbes » (N : 94). Enfant de remplacement10, née parce que les autres sont morts, Sautière porte la faute d’être vivante – faute qui fait écho à celle de sa mère, qualifiée d’« apocalypse de la faute » : le fait d’avoir survécu à ses enfants. Sautière doit la vie à son frère et à sa sœur morts ; son existence est fondée sur la perte, et naissance et mort sont, pour elle, étroitement imbriquées.

27Pour Sautière, la vie ne saurait se distinguer de la mort. D’abord parce qu’en tant qu’enfant de remplacement, elle n’a « d’ “être” qu’à être, toujours, endetté[e], endeuillé[e] » (Boyer, 2009 : 84). Ensuite, parce que pour rivaliser avec son frère et sa sœur, pour être aimée de sa mère plus qu’eux, Sautière devait être plus morte qu’eux ; toutefois, pour que sa mère survive, elle se devait d’être vivante : « Il fallait que les deux désirs [de vie et de mort] soient actifs dans tous les moments de ma vie. » (N : 95) De la même manière, il ne fallait pas être malade pour ne pas faire peur à sa mère, mais il fallait qu’elle le soit si elle voulait recevoir l’amour et l’attention de sa mère avec qui la seule relation possible était une relation « médicale » (N : 96), là où, précisément, elle avait échoué avec ses autres enfants. Sautière est ainsi prise entre la vie et la mort, à la fois vivante et morte, vivante habitée par la mort. Comment, dans ce contexte, créer une autre vie ?

28Ce n’est qu’à la fin de la vie de sa mère que l’amour entre cette dernière et la narratrice sera possible, comme si, sachant maintenant qu’elle ne verrait pas une autre de ses enfants mourir avant elle puisqu’elle allait elle-même bientôt mourir, la mère pouvait enfin se laisser aller à aimer sa fille : « Elle avait besoin de me voir. Elle attendait mes visites. J’étais là, j’étais enfin sa fille. » (N : 98) Mais dans le même temps où elle devient « enfin » sa fille, Sautière devient également la mère de sa mère. Sa mère, en effet, dépérit et perd la mémoire ; elle redevient une petite fille et ne fait que raconter des histoires de son enfance. Elle est fragile et vulnérable et c’est à sa fille que revient le rôle protecteur de la mère, ce qui a pour effet de renverser la généalogie11 d’une part et, d’autre part, de répéter la malédiction familiale : Sautière devient « la mère d’une enfant au bord de la mort » (N : 99).

29Le seul accès possible à la maternité pour Sautière est d’ordre fantasmatique. Ainsi, en plus d’être, pendant un bref moment, la mère de sa mère, elle aura parfois, au cours de sa vie, des « enfants imaginaires » (N : 72) : un jeune homme, à Bayonne, qu’elle voit jouer à la pelote et à qui elle s’attache, suivant tous ses mouvements et se sentant comme une mère heureuse et inquiète (N : 72-73) ; un enfant handicapé qui la hèle depuis sa fenêtre et qui lui fait ressentir « l’inquiétude, le doute et la nécessité d’être là » (N : 74) ; des hommes qu’elle rencontre dans le cadre de son travail comme éducatrice en prison. À chaque fois, il s’agit, pour Sautière, non pas de « jouer à la mère », mais de devenir mère parce qu’une adoption, brutalement, lui « tombe dessus » (N : 78) :

Ce n’est pas virtuel la brutalité de l’adoption, les enfants de Bayonne ou des prisons engageaient la chair.

C’est par la chair qu’on sait qu’on vient d’être brutalement mère, la vie attachée à celle d’un autre, c’est dans tous les mouvements du corps que ça se sent, et là où on tourne la tête, il y a l’enfant, et vers là où on marche, il y est. On espère qu’il y soit. On prie qu’il y soit.

La brutalité de l’adoption m’a appris la prière. (N : 81)

30Si, pour la narratrice de Nullipare, il y a plusieurs manières d’être mère, il est toutefois impossible de concevoir (dans tous les sens du terme) une descendance biologique, de se lier « par le sang » à un enfant. Un cauchemar fait une nuit par la narratrice est, à cet égard, révélateur. Alors qu’elle se promène dans un parc, elle tombe, au détour d’une allée, sur le cadavre d’un sanglier qui a la tête tranchée. Il y a beaucoup de sang, la tête est couverte de mouches, la trachée et les artères sont béantes. L’image du sanglier mort hante la narratrice par la suite et la plonge dans l’angoisse. Sautière comprendra finalement que la terreur qu’elle éprouve s’explique par le signifiant du rêve, le mot « sanglier », qui vient « figurer les liens du sang » : « Se lier par le sang, voilà l’épouvante. Être coupée des liens du sang, voilà l’autre terreur. Je suis donc immobilisée entre mes deux terreurs, incapable de bouger. » (N : 106) Immobilisée entre ses deux terreurs, Sautière est aussi incapable de procréer : au moment où elle fait ce cauchemar, elle était dans une relation amoureuse et avait interrompu toute contraception ; or, rien ne découlera de cette tentative, aucune vie ne peut naître de toute la mort que Sautière porte en elle. « La vie est arrêtée en moi, je ne vivrais que ma vie. » (N : 106)

31Pour la narratrice du roman de Ying Chen, la descendance biologique est aussi inconcevable. Lorsqu’elle constate que l’enfant qu’elle a adopté lui ressemble, la narratrice de Un enfant à ma porte devient inquiète et pressent qu’elle ne pourra pas le garder longtemps, qu’il la quittera « tôt ou tard, prématurément peut-être » (EP : 107). Cette ressemblance, « énigmatique et embarrassante » (EP : 105), amène la narratrice à envisager la possibilité que l’enfant soit bien d’elle, qu’il soit « un descendant de [s]on propre sang » (EP : 105). Elle a même vaguement l’impression qu’elle a elle-même conçu son enfant, même si elle n’arrive pas à se rappeler quand et où cela serait arrivé. Cette éventualité terrifie la narratrice : « Si c’était vrai, ce serait affreux. Il porterait en lui tous les déchets que je portais moi-même et que je voulais éliminer » (EP : 105).

Chasser les fantômes

32Il y a pour la narratrice du roman de Ying Chen, comme pour Sautière, la nécessité de mettre fin à une filiation malsaine, mortifère. Chez Sautière, il s’agissait de ne plus mettre au monde d’enfants destinés à mourir, tandis que chez Ying Chen, il s’agit, d’une part, et sur un plan fantasmatique, de chasser les fantômes, d’arrêter le cycle des réincarnations que connaît la narratrice – « Il fallait du sang nouveau pour que je sois sauvée, c’est-à-dire pour que je ne remonte plus de ma tombe » (EP : 105) – et, d’autre part, d’une incapacité à concevoir une descendance biologique à partir du vide des origines que connaît réellement la narratrice – et que l’invention des vies antérieures ne sert qu’à masquer. Car la prolifération d’origines fantasmées cherche à cacher le manque et l’abandon qui fondent l’existence de la narratrice, enfant abandonnée, jamais adoptée, et qui sera abandonnée à nouveau par l’enfant qu’elle avait adopté (ou conçu ?). Même les vies antérieures qu’elle s’invente portent la marque de la perte et de l’absence : mort du père dans Le champ dans la mer, suivie de sa propre mort ; désertion de la mère dans Le mangeur.

33Ainsi, dans les deux textes, la filiation est porteuse de mort, de perte et d’absence, et engendre la stérilité des narratrices. Un héritage mortifère (la mort des enfants de la mère chez Sautière, la mort ou l’abandon des parents chez Chen) fait rupture et empêche la filiation de se poursuivre. La stérilité de la narratrice du roman de Chen cache une incapacité fondamentale à devenir mère, comme le montre son expérience avec l’enfant qu’elle adopte et qui finit par la quitter. Quant à l’auteure-narratrice de Nullipare, son seul accès à la maternité demeure fantasmatique (par le renversement généalogique qui s’opère à la fin de la vie de sa mère et par l’adoption d’enfants imaginaires). Ainsi, ce que ces textes montrent, c’est le lien intime entre les origines et la descendance : la filiation est prise dans un processus de transmission où « donner » et « recevoir » (la vie, la mort) ne peuvent se penser de manière distincte.

Notes

1  Le présent article s'inscrit dans le cadre d'un projet de recherche subventionné par le FQRSC et portant sur la hantise du passé dans les pratiques autobiographiques contemporaines des femmes.

2  Désormais, les renvois à cet ouvrage seront signalés par la mention N, suivie du numéro de page.

3  Cycle romanesque qui compte aussi : Le champ dans la mer (2002), Querelle d’un squelette avec son double (2003), Le mangeur (2006) et Espèces (2010).

4  L’interpellation, chez Butler (qui s’inspire d’Althusser), consiste en une énonciation performative qui constitue le sujet en le nommant (Salih, 2002 : 106). Pour la notion d’interpellation chez Butler, voir en particulier son ouvrage Excitable Speech. A Politics of the Performative (1997).

5  C’est la lecture de livres d’histoire, à l’orphelinat, qui aurait inspiré ses généalogies fantasmées.

6  Voir à ce sujet l’article de Marie Naudin (2001).

7  Désormais, les renvois à cet ouvrage seront signalés par la mention EP, suivie du numéro de page.

8  Dans son compte rendu de Un enfant à ma porte, Martine-Emmanuelle Lapointe montre comment le roman travaille à remettre en question « les mythes de l’instinct maternel » (Lapointe, 2009 : 126).

9  Le passage cité de Sautière demeure toutefois ambigu. La narratrice parle en effet d’un « choix heureux » ; or, il se dégage du texte une certaine douleur quant au fait de ne pas avoir eu d’enfant.

10  Comme l’explique Sylvie Boyer, l’appellation « enfant de remplacement » vient d’Orlow Poznanski qui l’utilise pour la première fois dans son article « The ‘Replacement Child’ : a Saga of Unresolved Parental Grief » (1972). L’expression « désigne et caractérise le statut de cette “espèce particulière d’enfants” dont la naissance est subordonnée à la mort d’un autre » (Boyer, 2009 : 82).

11  Il s’agit là d’un « fantasme identificatoire », correspondant « à ce que Ernest Jones a appelé le “fantasme de renversement de l’ordre des générations” […] selon lequel l’enfant devient le parent de ses parents » (Boyer, 2009 : 88).

Bibliographie

BOYER, Sylvie (2009), « Naître / être en lieu et place d’une autre : l’héritage de l’enfant de remplacement dans l’œuvre d’Annie Ernaux », dans Béatrice JONGY et Annette KEILHAUER [dir.], Transmission / héritage dans l’écriture contemporaine de soi, Clermont-Ferrand, Presses universitaires Blaise Pascal (Littératures), p. 81-91.

BUTLER, Judith (1997), Excitable Speech. A Politics of the Performative, New York, Routledge.

CHEN, Ying (1998), Immobile, Montréal, Boréal.

CHEN, Ying (2002), Le champ dans la mer, Montréal, Boréal.

CHEN, Ying, (2003), Querelle d’un squelette avec son double, Montréal, Boréal.

CHEN, Ying (2006), Le mangeur, Montréal, Boréal.

CHEN, Ying, (2008), Un enfant à ma porte, Montréal, Boréal.

CHEN, Ying (2010), Espèces, Montréal, Boréal.

LAPOINTE, Martine-Emmanuelle (2009), « Disparaître », Voix et images, vol. 34, no 3, p. 124-128.

NAUDIN, Marie (2001), « Malaises et délires généalogiques dans Immobile de Ying Chen », Études francophones, vol. XVI, no 2, p. 41-47.

POZNANSKI, Orlow (1972), « The ‘Replacement Child’ : a Saga of Unresolved Parental Grief », Journal of Pediatrics, vol. 81, no 6, p. 1190-1193.

SALIH, Sara (2002), Judith Butler, London/New York, Routledge.

SAUTIÈRE, Jane (2008), Nullipare, Paris, Gallimard (Verticales / Phase deux).

VIART, Dominique, et Bruno VERCIER (2005), La littérature française au présent. Héritage, modernité, mutations, Paris, Bordas.

Notice biobibliographique

Anne Martine Parent est professeure au Département des arts et lettres de l’UQAC. Après une thèse sur le témoignage concentrationnaire effectuée à l’UQAM, ses recherches portent maintenant sur les pratiques autobiographiques contemporaines (témoignage, confession, récit de filiation, autofiction, etc.), sur la littérature contemporaine et sur l’écriture des femmes. Elle a publié des articles sur le témoignage concentrationnaire et sur la littérature contemporaine, et, à l’automne 2008, une monographie sur Christine Arnothy aux Éditions Zoé. Elle a aussi fait paraître des nouvelles dans les cahiers littéraires Contre-jour.

Pour citer cet article :

Anne Martine Parent (2012), « Héritages mortifères. Rupture dans/de la filiation chez Ying Chen et Jane Sautière », dans temps zéro, nº 5 [en ligne]. URL : http://tempszero.contemporain.info/document1006 [Site consulté le 26 avril 2018].

Résumé

Les récits Nullipare (2008) de Jane Sautière et Un enfant à ma porte (2008) de Ying Chen mettent tous deux en scène des femmes qui se révèlent incapables d’être mères. Le présent article montre que cette incapacité à avoir un enfant vient du fait que pour les deux narratrices, la filiation est liée à la mort, à la perte et à l’absence ; dans les deux textes, un héritage mortifère fait rupture et empêche la filiation de se poursuivre.

Jane Sautière’s Nullipare (2008) and Ying Chen’s Un enfant à ma porte (2008) both portray a woman unable to become a mother. This article shows that the inability to have a child stems from the fact that, for the narrators of each work, filiation is linked to death, to loss, and to absence; in the two texts, a deadly legacy breaks the line of filiation and prevents its continuation.

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ISSN 1913-5963