Francis Langevin

La régionalité dans les fictions québécoises d’aujourd’hui

L’exemple de Sur la 132 de Gabriel Anctil

1 Dans le cadre de cet article, je souhaite analyser le discours médiatique et critique récent autour des représentations des lieux régionaux dans les fictions narratives québécoises de façon à repérer quelques-unes des valeurs associées à la régionalité1. Les fictions narratives québécoises actuelles, autant les recueils « d’histoires » ou de nouvelles que les romans, semblent en effet explorer volontiers des espaces régionaux précis, des lieux qui sont spécifiés, problématisés, rendus signifiants au-delà de leur rôle immédiat de décor. En 2012, le discours médiatique a consacré à quelques auteurs identifiés à ce courant bon nombre d’étiquettes qui vont du néorégionalisme au néoterroir, en passant par « l’école de la tchén’ssâ ». J’aimerais proposer, en contrepoint, une lecture d’un roman de cette année 2012 qui joue pleinement la carte de la régionalité, Sur la 132, le volumineux premier roman de Gabriel Anctil. Ce roman, choisi justement parce qu’il propose explicitement un retour à la région, permet en effet de mettre en lumière l’intrication de la régionalité et de la filiation dans plusieurs fictions québécoises contemporaines, c’est-à-dire des questions liées, tant sur le plan thématique que discursif, à la tradition (culturelle, littéraire) et à la famille2.

2J’ai tenté ailleurs une lecture de quelques romans contemporains qui inventaient allégoriquement des lieux reculés (Langevin, 2010a et 2010b). À première vue, ces romans semblaient proposer un retour à certaines valeurs régionalistes ; ils s’inscrivaient dans l’histoire littéraire québécoise en convoquant, par l’ironie dans les cas d’Éric Dupont (2006, 2008, 2012) et de Sébastien Chabot (2006, 2007), une tradition de lecture des lieux régionaux qui venait en quelque sorte parodier les topoï des « romans du terroir » et remuer les valeurs associées aux représentations idéologiquement marquées des lieux dans le régionalisme littéraire. Le territoire régional, pour ces auteurs, était au mieux un réservoir d’histoires et de stéréotypes culturels à détourner et à retourner au profit d’un plaisir évident du récit, voire du romanesque. Il ne s’agissait donc résolument pas d’un « nouveau régionalisme », mais sans doute plus précisément d’une recrudescence d’intérêt pour les lieux – référentiels ou non.

Régionalité

3Le terme régionalité3 que j’utilise s’inspire du néologisme auquel a recours Roland Barthes dans « Rhétorique de l’image » : « italianité », en italique dans le texte de Barthes, est le signifié connoté repéré par le sémiologue dans l’un des signes analysés d’une publicité des produits Panzani :

Son signifiant est la réunion de la tomate, du poivron et la teinte tricolore (jaune, vert, rouge) de l’affiche ; son signifié est l’Italie, ou plutôt l’italianité ; ce signe est dans un rapport de redondance avec le signe connoté du message linguistique (l’assonance italienne du nom Panzani) ; le savoir mobilisé par ce signe est déjà plus particulier : c’est un savoir proprement « français » (les Italiens ne pourraient guère percevoir la connotation du nom propre, non plus probablement que l’italianité de la tomate et du poivron), fondé sur une reconnaissance de certains stéréotypes touristiques (Barthes, [1964] 2002 : 575).

4Lorsqu’elle est connotée, la régionalité est alors moins un signifié (explicite) qu’une topique (implicite) appelée à jouer un rôle dans l’interprétation des présupposés culturels d’un signe ou, par extension, d’une énonciation ou d’un discours. Plus proprement et clairement idéologique, le régionalisme renvoie pour sa part à une certaine vision euphorique de la régionalité. Promotion des particularismes revendiquée explicitement ou interprétée par qui le lirait dans les actes d’autrui, le régionalisme est une action, alors que la régionalité est davantage un état ou un réseau de valeurs résultant de l’interprétation. Dans son ouvrage consacré à la question de la querelle du régionalisme au Québec, Annette Hayward montre à quel point le mouvement régionaliste est une position abstraite qui ne repose pas sur un corpus très étendu d’œuvres littéraires, mais plutôt sur un ensemble de discours critiques sur la littérature – un discours critique qui, comme on le sait, est l’un des premiers signes d’institutionnalisation de la littérature. La querelle est très exactement une mésentente sur les moyens de parvenir à l’autonomisation de la littérature canadienne-française pour une intelligentsia qui voit dans la littérature, discours constituant (Maingueneau et Cossutta, 1995 : 112 ; Maingueneau, 2004 : 42), un puissant levier d’autonomisation de l’identité nationale : « L’existence d’une littérature autonome, qui prouverait en quelque sorte l’existence de la nation canadienne-française, devient alors une question cruciale qui entraîne des ramifications idéologiques multiples » (Hayward, 2006 : 561). Ces ramifications, pour en toucher un mot, concernent le statut de la littérature comme discours (son autonomie), le statut du Canada français dans le Canada uni et la Fédération canadienne (c’est son rapport avec le nationalisme), le statut de la littérature canadienne-française par rapport à la littérature française, mais aussi, de la littérature contemporaine avec la tradition littéraire locale. Les enjeux institutionnels sont nombreux dans ces luttes intestines entre groupes d’avant-garde qui voudraient se targuer de faire avancer, d’influencer l’art littéraire au Canada français. Que cela passe, pour reprendre l’observation d’Hayward, par un exotisme qui chante les particularités d’un lieu étranger ou par une sorte d’auto-exotisme, qu’on a appelé régionaliste, et qui chante les particularités d’un lieu local, « L’essentiel des deux genres consiste à relever les différences, à faire sentir ce qui distingue le sujet traité de l’universel » (Hayward, 2006 : 559).

5Contrairement au régionalisme (littéraire ou politique, d’ailleurs), intéressé plus strictement au territoire national ou à la terre natale, la régionalité est avant tout une oscillation assez paradoxale entre différenciation et identification. Les particularismes locaux deviennent ainsi les signes d’un particularisme national. C’est ce paradoxe qui opère à plein régime à cette époque des balbutiements de l’institution littéraire québécoise. Le cheval de bataille commun reste le rôle attribué à la littérature nationale : se distinguer de la littérature française et se distinguer du discours (politique) national. Et c’est là que réside le nœud de la « querelle » : favorables à l'autonomisation du discours littéraire, les écrivains choisissent de faire corps avec le nationalisme ou de s’en distancier. Mais les factions recourent toutes les deux à des régionalités : une régionalité exotique ou une régionalité « locale » et dotée d’un présupposé de familiarité et, partant, de filiation.

Une régionalité attendue

6Les paradigmes du « roman de la terre » et du régionalisme sont bien ancrés dans l’histoire littéraire québécoise. Dans ce récit, tous les deux jouent en quelque sorte un rôle de repère servant de repoussoir pour faire advenir la littérature québécoise moderne4. Revenir aux topoï des écritures régionalistes aujourd’hui apparaît donc impossible, sauf peut-être à le faire de manière ironique. Benoît Melançon, dans le billet du 19 mai 2012 de son blogue L’oreille tendue, a proposé avec humour de regrouper une partie de la production littéraire québécoise actuelle sous le vocable de « L’école de la tchén’ssâ » ; parmi les prosateurs, il y fait entre autres entrer Samuel Archibald, Raymond Bock, William S. Messier, aux côtés de François Blais, Nicolas Dickner et Daniel Grenier. Melançon fait remarquer quelques traits communs : écriture réaliste, goût pour le sang, la violence et le fantastique, de même que la « création d’une mythologie personnelle » ; l’École fait aussi « entendre la langue populaire québécoise » (Melançon, 2012a). Le blogueur réagissait sans doute à la parution tout juste concomitante du numéro d’avril 2012 de la revue Liberté, intitulé « Les régions à nos portes ». La revue a invité Archibald, Bock, Messier, de même que le poète Mathieu Arsenault, de jeunes auteurs qui appartiendraient, pour reprendre l’introduction du numéro de Liberté, à une « nouvelle génération d’auteurs [qui] s’aventure depuis peu dans ces territoires que l’on croyait délaissés depuis longtemps ». « [L]oin de nous assommer avec le terroir et la tradition », poursuit Pierre Lefebvre, ces auteurs « fouillent plutôt les entrailles de notre territoire » (Lefebvre, 2012 : 5). La littérature du territoire, est-il sous-entendu, serait assommante et ressasserait les traditions ; poser le regard de nouveau sur le territoire nécessiterait un angle d’attaque neuf. Dans son intervention, Archibald préfère l’étiquette « néoterroir » à celle de « post-terroir ». Selon lui, la littérature contemporaine ferait place à une « démontréalisation », renouerait avec un « lyrisme tellurique » et se tournerait avec enthousiasme vers l’oralité et la langue vernaculaire (Archibald, 2012 : 17-18). Effet de vague, petitesse du champ littéraire, talent des relationnistes ou double emploi des recherchistes, les mêmes Archibald, Bock et Messier ont d’ailleurs été reçus à l’émission Plus on est de fous, plus on lit, présentée à Radio-Canada le mardi 12 juin 2012 sous le titre « Quand la littérature renoue avec le terroir ». Au menu de cette discussion désordonnée où il devait être question du numéro de Liberté, retenons un certain rapport enthousiaste avec le territoire, la revendication d’une américanité générique et phénoménologique, une adhésion forte à un investissement de la langue vernaculaire authentique, de même qu’un rapport lui aussi enthousiaste avec l’exotisme que peut représenter « notre » territoire5. Plus tôt la même année, le 29 mars 2012, se tenait à Montréal, à la librairie Gallimard, une table ronde animée par Jean Fugère réunissant Gabriel Anctil, Samuel Archibald et Nicolas Dickner, sous le thème « Vivre la région dans la littérature québécoise contemporaine6 ». Les participants évoquaient eux aussi leur rapport avec la langue vernaculaire, à certaines valeurs qui seraient typiques des régions (conservatisme et authenticité), et se situaient également par rapport aux écritures urbaines de Stéphane Bourguignon et de Guillaume Vigneault ; on abordait aussi la question des migrations et de l’américanité. Ce sont en particulier les valeurs qui opposent la ville et la campagne qui préoccupent les écrivains réunis, question toujours abordée sous la forme d’une opposition binaire qui revient à consigner l’étrangeté et l’altérité de l’urbain en région et du régional en ville.

7Cette « nouveauté » du « nouveau régionalisme », du « renouveau » et du « néoterroir » paraît avoir été attendue, tellement, d’une part, les éditeurs semblent avoir garni leur catalogue d’auteurs plus ou moins jeunes qui parlent de régions (voir infra), et tellement, d’autre part, on appuie, dans le discours médiatique qui entoure leur mise en marché et dans une réception plus savante, l’idée de « retour ». Ferions-nous collectivement un retour aux sources, répondant ainsi à l’appel provocateur et inquiet que nous faisait Victor-Lévy Beaulieu ?

« Nos jeunes sont si seuls au monde »

8Dans sa sortie du 29 février 2004 dans les pages du cahier « Lectures » de La Presse, intitulée « Nos jeunes sont si seuls au monde », Victor-Lévy Beaulieu déplorait surtout l’absence de la famille dans les premiers romans publiés en 2003 : plus de grand-père, pas de père, matriarcat ou grand-matriarcat dominants, des mères qui « subliment » l’échec de leur mariage « en faisant carrière et en changeant d’amants au gré de [leurs] humeurs7 » (2004 : 9). Plus significatif pour la question de la régionalité, c’est à l’effacement des repères géographiques que s’en prenait aussi Beaulieu. « Nos jeunes », écrivait-il, vivent

9La plupart, celles et ceux qui ne vivent pas « sur le Plateau », schématise le barde de Notre-Dame-des-Neiges, voyagent « non pas au Québec dont on ne différencie pas la Gaspésie de la Matapédia, mais au Guatemala, au Mexique, en Inde et dans presque tous les pays d’Afrique ». Car non seulement les personnages souffrent-ils d’une « affectivité atrophiée » en raison d’une famille qui n’existe plus, mais ils effacent aussi leur origine en ne s’ancrant pas dans le Québec. Manière pour lui de ressasser une idéologie littéraire qui rappelle presque mot à mot la querelle entre régionalistes et exotistes au début du XXe siècle :

10Le troisième et dernier grief – pour compléter l’alignement régionaliste traditionnel complet, territoire, famille, langue – : les expérimentations langagières auraient cessé : « La phrase est généralement simplette, formée d’un sujet, d’un verbe et d’un complément, de sorte qu’on ne différencie pas vraiment le style d’un auteur de celui d’un autre » (2004 : 9). L’inquiétude est palpable chez Beaulieu qui conclut ainsi son texte : « Un tel enfermement, dans pareille réduction de l’espace-temps québécois, n’est-il qu’un épiphénomène de notre béance collective, grossi par la lunette de l’imaginaire, ou représente-t-il la nouvelle vérité d’une société en train de s’effondrer ? » (2004 : 9)

11Plusieurs ont senti à l’époque qu’il fallait répondre à Victor-Lévy Beaulieu, dont Marie-Hélène Poitras, qui écrivait, dans sa chronique du journal Voir :

12À la génération des grands-pères, donc, le devoir de nommer le territoire. Maintenant qu’il est nommé, « on revient au mélodique ». Entre-temps, Marie-Hélène Poitras est devenue l’auteure d’un roman on ne peut plus territorial, Griffintown, un roman qui choisit d’emprunter une langue digne des westerns pour raconter la vie des conducteurs de calèche du quartier Griffintown, à Montréal. Malgré le caractère parfois grotesque des personnages, et le romanesque assumé des intrigues, le récit revendique explicitement et sérieusement son argument de la conservation et de la mémoire :

13Victor-Lévy Beaulieu semble malgré tout avoir été entendu, ne serait-ce qu’en écho, car on ne compte plus les romans dont l’action se déroule en particulier dans des « parties » de territoire qu’on pourrait toutes appeler « régions » : Gaspésie, Bas-Saint-Laurent, Saguenay, quartiers de Montréal tels Saint-Henri, Griffintown ou HoMa, Abitibi ou Nord d’Ontario, quartiers de Québec ou de Shawinigan, Cantons-de-l’Est, etc.

Sur la 132 de Gabriel Anctil

14Cette « nouvelle » représentation territoriale problématise directement la localité, le lieu. Je me propose d’emprunter un instant le parcours imaginé par le roman de Gabriel Anctil, Sur la 132, qui va justement de la ville vers la campagne, de l’urbanité vers la ruralité, du monde construit vers le monde plus sauvage. On s’apercevra ici de l’intrication de la régionalité et de la filiation, des motifs qui semblent teinter fortement les fictions narratives contemporaines au Québec. Ce premier roman de Gabriel Anctil, Sur la 132, publié chez Héliotrope en 2012, raconte l’exil de Théo, un publicitaire montréalais de trente ans qui choisit sur un coup de tête d’aller s’établir à Saint-Simon, dans le Bas-Saint-Laurent. La parenté du titre avec On the Road de Jack Kerouac laisse croire qu’on aura affaire à un roman stylisé, poétique et brutal, qu’on y rencontrera une voix, qu’on se retrouvera dans un certain trash 9. Rien de tel ne se produit vraiment. Théo est le narrateur de ce roman ; il ne motivera jamais son récit ni ne le thématisera, pas plus son écriture que sa diction. Pourtant, le récit fait place à une certaine oralité, une oralité qui n’est cependant pas l’imitation d’une parole adressée. Les dialogues abondent, qui consignent dans la graphie un lexique, une morphosyntaxe et des prononciations régionales, sinon joualisantes, le tout sans guillemets ni italiques, ce qui confère à la langue du roman l’expressivité du registre populaire et un caractère décidément jubilatoire. La langue régionale reste cependant citée, ce qui donne lieu à un « cloisonnement des voix » (Meizoz, 2001 : 23) qui sépare le discours des personnages du discours narratorial. La régionalité de ce registre sera particulièrement visible dans la graphie des prononciations archaïsantes et dans quelques relevés lexicaux. La visée esthétique de cette adoption du langage populaire est somme toute limitée : pas de jeux avec le langage, pas d’inventivité langagière poétique, pas d’ambition documentaire, pas de revendication fictionnelle ou narrative à propos de la langue non plus. La langue populaire voudrait s’arrimer plutôt à la très forte topique oppositive entre l’authenticité de la Région et l’artificialité de la Ville.

15Le système de valeurs du personnage-narrateur, comme sa quête, a tout pour réjouir une lecture sociologique. Ne serait-ce que parce qu’il consigne très lisiblement un parcours qui va de la métropole vers la région, ce roman pourrait exemplifier une extrémité du spectre des romans actuels qui racontent ce parcours. Cette extrémité est faite de dénotation de la régionalité, parce que non seulement la région est nommée, décrite, analysée, référentialisée, mais elle est très explicitement actantialisée : c’est elle qui motive l’action, en accompagnant le parcours psychologique du personnage et en motivant chaque fois ses décisions à propos de son avenir comme les jugements à propos de son passé.

Dépaysement dans son propre pays

16La Région est d’abord un appel, une solution à un inconfort intime et professionnel auquel Théo souhaitera remédier. Dans Sur la 132, ce sont d’abord des photos de la région de Trois-Pistoles, l’agglomération où se dérouleront la plupart des actions du roman, qui reçoivent une première valorisation tout au début du roman :

17Le programme est lancé, qui consistera à rechercher dans les paysages originaires une identité mal dégrossie. Le dépaysement initial, fait d’inconfort et d’exotisme, cédera progressivement la place à une appropriation, une identification aux lieux qui inversera la perspective jusqu’à rendre la Ville étrangère et la Région familière. Familière, certes, mais on s’en rendra compte rapidement, la Région gardera son caractère exotique en raison de la surdétermination, dans notre horizon d’attente, des récits de voyage et des road novels, d’une part, mais aussi des récits « du retour ».

18Les cent premières pages du roman – qui n’en compte pas moins de 500 – sont en effet consacrées à apprivoiser ce paysage par l’autoroute 20, puis par la route 132 Est. Une fois installé dans la maison qu’il a louée, Théo peut enfin savourer une partie de la réussite de sa quête :

19On ne sait décider si ce prédicat est ironique ou non de la part du narrateur ; chose certaine, l’axiologisation des perceptions est évidente : la maison ancienne, l’inconfort relatif, le vieux sofa en cuirette et la bière sans sophistication respirent la « simplicité », le fruste de la vie en région – signe d’authenticité – qui contrastera si fort, dans les observations de Théo, avec les raffinements montréalais – signes d’artificialité. Ce manque de sophistication12 teintera également la description que fera Théo de Trois-Pistoles :

20Cette fascination du narrateur pour un univers qui s’oppose radicalement au paysage de carte postale sera au cœur de l’opposition entre la Région comme réserve de nature et de beauté sauvages (c’est le paradigme « région touristique ») et la Région comme lieu de vie et d’activité économique (c’est le paradigme « région ressource »)14. Parmi les signes d’authenticité répertoriés par le narrateur-publicitaire, on trouve surtout les plaisirs simples, l’alcool (la bière), le hockey, la taverne, les pick-up, les rustres conversations, les commérages, les contes et légendes, un nombre conséquent de femmes « libérées » maganées par la vie – toutes activités dont la motivation semble être la survie dans un milieu hostile tant sur le plan climatique (hiver interminable) que sur le plan social (sociabilité contrainte par l’éloignement des voisins et la proximité obligée du petit nombre). « Prison » (SL : 190), la Région est un microcosme

21La Ville mensongère et conformiste apparaît chaque fois en contraste avec cette Région authentique et marginale. Les histoires colorées du lieu, les « hauts lieux » d’un intérêt touristique et patrimonial méconnu, une certaine québécitude exaltée et un exotisme intérieur (« touriste en mon propre pays » ; SL : 192) contribuent à procurer aux récits de vie des personnages rencontrés une fraîcheur qui emballe Théo. La plupart des personnages rencontrés sont des exilés, des marginaux « de gauche », idéalistes blessés qu’on pourrait très facilement rapprocher de la mythologie entourant les coureurs des bois. Le caractère sauvage, déterminé, de ceux et celles qui n’ont pas craint les déracinements, l’errance, la trajectoire – le mot est d’importance – convergent pour former cette impression que la Région est habitée de fonceurs mis au ban, et que la Ville reste habitée de lâches uniformément captifs d’un temps accéléré.

La ville inauthentique

22Nous ne sommes pas bien loin, dans cette chronique d’une découverte de pays, des valeurs associées au mythe du Nord dont parlait Christian Morissonneau (1978) : terre de Caïn, inhospitalière, qui ne se laisse que difficilement dompter, qui réveille le courage et la virilité des hommes, qui sert aussi de soupape d’évacuation des pulsions et des vices (le sexe et l’alcool notamment), qui permet de mettre à distance les perturbateurs ; une fois cette conquête réussie, ce Nord mythique devient le symbole d’une réussite, d’une terre à soi dont la possession devient un signe de maîtrise et de puissance. Cette virilité retrouvée est particulièrement importante, car elle contraste – du moins dans la structure actantielle du roman d’Anctil – avec la stérilité de Montréal : les apparences, la vacuité commerciale de ses activités professionnelles, la superficialité de ses relations amicales et amoureuses, et enfin le rapport indifférent avec le territoire dressent de l’homo urbanus un portrait plutôt dysphorique.

23Car hormis le célèbre delicatessen chez Schwartz, Montréal ne reçoit aucune description proprement « territoriale » (SL : 84-86) ; il en va de même pour Québec, ou plutôt de Sainte-Foy, début du « Far East » (SL : 90), ultime frontière entre le bon et le mauvais café. La fameuse taverne de Trois-Pistoles, où Théo passera semble-t-il le plus clair de son temps, représente bien cette opposition entre le factice et l’authentique :

24Si les hommes de Trois-Pistoles savent bien, comme les habitants du village de La héronnière de Lise Tremblay, que les femmes « a s’sont sauvées en ville » (SL : 206), Théo a pour sa part trouvé en Lou, la serveuse de la taverne, une fille qui ne mâche pas ses mots, une fille sauvage en quelque sorte qui contraste énormément avec la copine laissée à Montréal, Laurie, rédactrice branchée dont Théo moque les tics urbains et son rapport avec la technologie. En visite à Saint-Simon, Laurie

25C’est cette artificialité que décrira Théo à deux « filles de la ville » échouées à Trois-Pistoles quand l’une d’elles lui demandera s’il est « content d’être en région » :

26La charge de Théo continue alors qu’il doit visionner une douzaine de films de série B pour un ami montréalais qui organise un festival : « Assez de cette culture urbaine sans âme, sans style, de cette modernité sans contenu qui se vautre dans la superficialité triomphante ! », s’exclame-t-il (SL : 354). S’il n’a pas mâché ses mots à l’endroit du « journalisme régional » des hebdomadaires locaux qui racontent les exploits de chasse des villageois, Théo est aussi sévère à l’endroit de la télévision, « cette unique fenêtre qui [le] relie à la ville, qui [lui] bombarde tous ces chefs-d’œuvre made in Montréal, cette lointaine cité capable du meilleur comme du pire » (SL : 385).

Régionalité et filiation

27Quelques motivations viennent s’annexer à la quête de Théo. J’aimerais aborder, en terminant, un motif qui semble accompagner les fictions contemporaines de la régionalité. Il s’agit de la filiation. Filiation « familiale » (la plus évidente) ou filiation littéraire, la question de la relation avec la famille ou du rapport avec une certaine tradition se greffe presque naturellement aux représentations du territoire, et en particulier celles du lieu régional. C’est la transmission, le legs et, plus spécifiquement, la question de l’appartenance et de la participation à une Histoire qui engage non seulement le sujet individuel, mais aussi la communauté. Sur la 132 offre, en raison de l’absolu silence entourant la famille immédiate du narrateur, un point de départ qui pourra paraître exagérément opportun dans mon argumentation. Frères, sœurs, père et mère sont en effet rigoureusement absents du récit de Théo – même pas seulement évoqués. La seule filiation développée, et son récit est ainsi doublement motivé, est celle du grand-père Jean, originaire de Trois-Pistoles, et dont Théo visitera la maison ancestrale.

28Cette visite donnera lieu à une longue tirade portant sur la dégénération, la fin de la filiation rurale et la fin de la filiation tout court. On n’est plus très loin, dans cette vision de l’exode rural, de la chanson « Dégénération » du groupe Mes Aïeux15, phare d’une popularisation de ce qu’on a appelé le « néotrad », et qui pose un regard très sévère sur le passage d’une vie économique de survivance à une bourgeoisie urbaine en trois générations seulement, depuis le début du XXe siècle au Canada français (« Ton arrière-arrière-grand-père […] »). En sous-texte de cette chanson se profile la même vision idyllique de la vie rurale, faite de « vraies valeurs », de vie familiale « tissée serré », de rudesse, de survivance, de fertilité et de virilité – de grosses familles ! –, toutes valeurs édifiées en monument par le régionalisme politique canadien-français du début du XXe siècle16. Que Théo regarde en arrière, vers le passé, et par conséquent vers son ancêtre – en sautant précisément l’étape urbaine (ou périurbaine) de sa « lignée » – illustre assez directement ce tournant :

29La régionalité, entendue comme une topique, joue ici un rôle de rapprochement intergénérationnel capable de fournir au protagoniste une « nouvelle » identité, dont la principale qualité éthique est l’authenticité. Cette authenticité découle du /naturel/, au sens de /sauvage/ ou de /non civilisé/, et elle est instamment liée à la virilité, c’est-à-dire qu’elle ouvre de nouveau la possibilité de maîtrise du monde et de sa destinée, ce qui s’accompagne d’une intensification de la vie sexuelle et d’un abandon de la pensée stratégique.

30 Sur la 132 présente très explicitement un désir de rattachement à une tradition qui aurait été perdue de vue par un exode rural. Son titre, déjà, annonçait une filiation littéraire (On the Road), une piste qui n’est développée que d’une manière très indirecte par une certaine découverte de soi – qui ne survient pas tant sur la route qu’au bord de la route. Diverses filiations forment également le motif dominant des nouvelles structurantes d’Arvida de Samuel Archibald (2011) : « Mon père et Proust », « Foyer des loisirs et de l’oubli » et « Madeleines » (respectivement sous-titrés « Arvida », I, II et III). Le narrateur, double autofictionnel de l’écrivain, trouve le moyen de rendre « littéraires » les histoires que contiennent les légendes familiales et arvidiennes. Dans cet Arvida retrouvé, lieu dont la création par Arthur Vining Davis est elle aussi racontée, s’entrecroisent et se nourrissent deux filiations : la naissance d’une vocation, d’une voix littéraire pour le narrateur et, à rebours, la construction d’une filiation familiale (à l’aide de la machine à écrire Underwood des grands-parents). La dizaine de personnages masculins d’Atavismes de Raymond Bock (2011), pour leur part, sont très inquiets de la survie de leurs traces, pour ne pas dire de leur race. Dans une urgence de transmission inspirée par l’hostilité inquiétante des lieux reculés, isolés, chambres, appartements, planques, cachettes et autres grottes, pères, fils et arrière-petits-fils dessinent, au contraire de Gabriel Anctil et de Samuel Archibald, l’horreur et le tourment de la filiation. Les hommes du village de La héronnière de Lise Tremblay craignent à leur tour que les néoruraux et les touristes, chasseurs ou ornithologues urbains ne pervertissent les mœurs traditionnelles (décrites en filigrane comme étant viriles et de peu de raffinement) et ne transforment le village en le rendant plus sensible, plus joli, plus « intellectuel » et, par conséquent, plus féminin. Le bilan de plusieurs des nouvelles est assez net : les femmes du village quittent la région pour se retrouver en ville, avec des hommes « étrangers ». C’est bien la pérennité, sinon la pureté originelle du village qui est par conséquent mise en danger17.

31Si, comme on a pu le lire dans le discours médiatique et critique portant sur la régionalité dans les fictions contemporaines, ces écritures se perçoivent et sont perçues comme plus vraies, plus brutes, c’est surtout parce que la régionalité semble être garante de l’authenticité et de la fertilité de la littérature (elle a encore quelque chose de vrai à dire, et d’abondance). Cela est visible tant dans la perspective de Victor-Lévy Beaulieu, qui souhaite le développement d’une littérature (québécoise) qui garderait la mémoire de rapports (nationaux) avec le territoire, la famille et la langue, que dans la perspective des auteurs qui commentent leur propre inscription dans le champ littéraire. Si on parle de « retour », pour qualifier ces écritures, c’est sans doute parce que les modernités et les avant-gardes québécoises se sont mises à distance de ce territoire. Parler du territoire, c’est ne plus tourner le dos à la filiation, littéraire ou familiale ; c’est aussi ne plus tourner le dos aux grands-pères.

Notes

1  L’auteur souhaite souligner le soutien financier de l’Association internationale des études québécoises (Programme d’aide à la diffusion des connaissances sur le Québec) : cet article a été élaboré à la suite de la présentation d’un ensemble de communications : 1) à l’invitation de Sylviane Coyault dans le cadre des rencontres internationales « Perspectives interculturelles sur les littératures française et canadienne actuelles : histoires de familles et de territoires », tenues à la Maison des sciences de l’Homme de l’Université Blaise-Pascal (Clermont-Ferrand, 29-31 mai 2012) ; 2) à l’invitation de Sandrine Astier-Perret et Élisabeth Nardout-Lafarge dans le cadre de la journée d’étude « Poétiques du lieu : questions, enjeux, perspectives », CRILCQ – Université de Montréal (15 juin 2012) ; 3) au Congrès annuel de l’APLAQA « Reflets des villes dans les littératures québécoise et acadienne contemporaines », Université de Poitiers (2012). L’ensemble de ces présentations a été synthétisé sous forme d’une conférence présentée à Salon double (Québec, 21 février 2013).

2  Pour ne citer que quelques exemples de fictions dont l’action principale se situe « en province » : Jocelyne Saucier, Il pleuvait des oiseaux (2011) ; Jean-François Caron, Rose Brouillard, le film (2012) ; Christine Eddie, Les carnets de Douglas (2007) ; Myriam Caron, Génération pendue (2011) (registre autobiographique) ; Hervé Bouchard, Mailloux. Histoires de novembre et de juin ([2002] 2006) ; Éric Dupont, La logeuse (2006), Bestiaire (2008), La fiancée américaine (2012) ; Sébastien Chabot, L’angoisse des poulets sans plumes (2006) et Le chant des mouches (2007) ; William S. Messier, Townships (2009), Épique (2010) ; Raymond Bock, Atavismes (2011) ; Louise Desjardins, Rapide-Danseur (2012) ; Nicolas Dickner, Tarmac (2009). On pourrait aussi citer des romans qui s’intéressent à des quartiers de Montréal tels Daniel Grenier, Malgré tout on rit à Saint-Henri (2012) ; Marie-Hélène Poitras, Griffintown (2012) ; Nicolas Chalifour, Variétés Delphi (2012) ; Nicolas Dickner, Nikolski (2007).

3  Je l’utilise aussi afin d’éviter la confusion terminologique possible avec les nombreux régionalismes, politiques et littéraires (voir Langevin, 2010b).

4  Voir, au sujet des multiples définitions de la modernité au Québec, Nardout-Lafarge (2004).

5  En guise de présentation de cette partie de l’émission, le site Internet annonçait ainsi la discussion : « Est-elle finie l'époque où le roman québécois installait ses intrigues aux abords du Plateau Mont-Royal et ignorait la réalité des régions ? Pas nécessairement, mais de nombreux auteurs, comme nos invités Samuel Archibald, William S. Messier et Raymond Bock, ont choisi de faire vivre l'imaginaire rural. Sans trop se prendre au sérieux, la revue Liberté a nommé ce courant le “néo-terroir” et y consacre un dossier fouillé dans son dernier numéro. Entre lyrisme, langue vernaculaire, mythologie réinventée et ruralité “trash”, la nouvelle littérature du terroir est bien différente de l'ancienne » (Société Radio-Canada, 2012). Il faut faire remarquer l’opposition établie entre le côté « brut » et expressif du « néo-terroir » et le côté « poli » attribué à une ancienne manière de raconter les villes et les campagnes. Accompagnerait ce retour au terroir une tension vers la vérité, l’authenticité et la différence.

6  Voir le site Internet de la librairie Gallimard : http://www.gallimardmontreal.com/evenements_litteraires/vivre-la-region-rencontre-avec-dickner-archibald-et-anctil-63 [page consultée le 17 janvier 2013].

7  À la parution du roman Épique de William S. Messier (2010), Daniel Grenier, devenu entre-temps l’auteur d’un recueil de nouvelles intitulé Malgré tout on rit à Saint-Henri (2012), mettait en parallèle ce texte de Beaulieu et une vague de publications romanesques, une « lignée particulière de récits québécois contemporains qui ne témoignent pas d’un besoin de s’interroger sur le fait d’être en périphérie puisque le centre n’est plus un concept programmatique » (Grenier, 2011).

8  Michel Biron défend tout de même Beaulieu dans sa chronique : « Son article suscite quelques réactions agacées, notamment celle de Marie-Hélène Poitras qui affirme ne pas se reconnaître dans le portrait de sa génération esquissé par VLB. Les choses s’arrêtent à peu près là toutefois, la jeune génération n’ayant visiblement pas beaucoup lu les œuvres de VLB et ne pouvant donc lui répondre que de façon vague et distante. Les aurait-elle lues, elle aurait vu que la “déstructuration du tissu familial, social, culturel et politique” que dénonce VLB dans ces romans est au cœur de ses propres livres, y compris de Monsieur Melville et de James Joyce. Certes, il apparaît comme un héritier direct de la Révolution tranquille lorsqu’il espère que son livre contribue à “désencrouer” l’estuaire du Saint-Laurent, reprenant ici la grande thématique de la fondation du territoire. Mais la forme même de l’œuvre de VLB, déstructurée à l’extrême, radicalement hétérogène, interdit de croire à ce projet. Elle célèbre l’échec de cette “fondation du territoire” et exige l’impossible, soit de renouer en même temps avec la mémoire des grands-pères et avec l’héritage de Joyce (c’est-à-dire de la littérature la plus moderne) » (Biron, 2009). Il faut enfin souligner la franche réponse, sous forme de lecture cette fois, de Catherine Paradis (2005).

9  On pourrait choisir de répondre à la question 2 des exercices que propose Benoît Melançon (2012b) : « Démontrez pourquoi Gabriel Anctil (Sur la 132, Montréal, Héliotrope, 2012), Jean-François Caron (Rose Brouillard, le film, Chicoutimi, La Peuplade, 2012) ou Ariane Gélinas (Les Villages assoupis, Montréal, Marchand de feuilles, 2012) se rattachent, ou ne se pas rattachent pas, à l’École de la tchén’ssâ. »

10  Désormais, les renvois à cet ouvrage seront signalés par la mention SL, suivie du numéro de page.

11  Quand la femme du propriétaire de la maison fait goûter à Théo « de larges pointes de cipaille qu’elle dépose dans de vieilles assiettes bleu et blanc », elle lui dit : « Tiens, mon beau. Ça goûte la région » (SL : 144).

12  Jacques Godbout expliquait récemment le conflit étudiant au Québec en recourant à l’immarcescible opposition ville-campagne. On retrouve dans son billet ces homologations (jamais questionnées) entre l’intellectualisme des villes et l’ignorance de la province. « Line Beauchamp (Valleyfield) et Jean Charest (Sherbrooke) sont des provinciaux des années 1970. Ils ont encore beaucoup de difficulté à s’exprimer ; ils ne sont pas à l’aise dans leur langue, ne trouvent jamais le bon mot. Je serais étonné qu’ils aient continué à lire des auteurs importants depuis qu’ils sont en politique. On ne leur connaît pas de vision de la société ou du monde. Ils vivent d’anecdotes, ne se servent des technologies de communication que pour leur promotion politique. Ils se sont certainement entourés de personnes de leur niveau culturel. […] De leur côté, les leaders étudiants sont des urbains qui respirent le savoir et l’intelligence. Ils savent argumenter, décortiquer ; ils sont brillants, mais ils n’ont pas encore vécu, travaillé, souffert. Ils habitent la théorie » (2012 ; je souligne). Qui plus est, l’origine régionale des citoyens semble ineffaçable tant ces Montréalais depuis environ trente ans auraient gardé les pieds dans l’ignorance « des auteurs importants ». Il n’y a que le provincial pour savoir reconnaître le provincial et s’en méfier.

13  On trouve des descriptions semblables du centre commercial de Grand-Mère dans Iphigénie en Haute-Ville de François Blais (2006).

14  L’installation d’urbains en zone rurale produit son lot de « néoruraux ». Ce choc est au cœur du recueil de nouvelles de Lise Tremblay, La héronnière ([2003] 2005). Voir, à ce sujet, l’éclairante analyse écocritique de Denise Paré (2008). Pierre Foglia résumait, en 2001, le malentendu qui persiste entre les images touristiques de la ruralité et leur réalité : « Premier malentendu : une majorité de citadins prennent la campagne pour un lieu de repos. Or, la campagne est avant tout un lieu de production. Qui dit production dit bruit, odeurs, circulation lourde, chimie comme dans engrais chimiques » (2001 : A5).

15  « Chanson de l’année » en 2006 selon le palmarès « choix du public » des radios grand public Radio énergie, elle a été entonnée avec beaucoup d’enthousiasme dans plus d’une Fête nationale depuis, notamment durant les festivités du 400e de Québec (2008) en duo avec… Céline Dion. Voir : http://youtu.be/w9UYaWVOarM [page visionnée le 23 décembre 2012]. Samuel Archibald évoque à mots couverts le caractère réactionnaire de cette chanson dans une note de son intervention dans Liberté : « […] il s’est pondu ces dernières années plusieurs hymnes à la gloire de nos “arrière-grands-mères qui ont eu 312 enfants” qui m’ont fait positivement dégueuler » (2012 : 17 infra).

16  Notons, rapidement, quelques-unes de ces valeurs : patriarcat (autorité paternelle), modestie, probité des mœurs et expiation garante du salut (catholique), conservation de la langue et de la culture françaises et canadiennes, occupation du territoire, etc. – toutes valeurs mises en œuvre dans les romans dits « de la terre » ou « du terroir », de même que dans les mouvements littéraires et politiques régionalistes, tant en France qu’au Québec.

17  Je reprends ici, au sujet d’Arvida, Atavismes et La héronnière, les conclusions d’un texte dans lequel je m’intéresse plus spécifiquement aux rapports entre filiation et régionalité : Langevin (2012).

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Notice biobibliographique

Francis Langevin enseigne au Département d’études françaises de l’Université de Toronto. Ses recherches portent, d’une part, sur les représentations des régions dans le roman québécois et français contemporain et, d’autre part, sur les théories du récit et les rapports entre le style et les valeurs. Sur ces sujets, il a publié des articles dans les revues Voix et images et temps zéro, de même qu’un chapitre dans l’ouvrage La transmission narrative (sous la direction d'Andrée Mercier et Frances Fortier, Québec, Éditions Nota bene, 2011). Avec Frances Fortier, il a dirigé un numéro de la revue @nalyses (« Le réel dans les fictions contemporaines »). Chercheur associé au CÉLIS (Centre de recherches sur la littérature et la sociopoétique, U. Clermont-Ferrand), il collabore également au GRELFA (Groupe de recherche sur la littérature française d’aujourd’hui, U. de Toronto) et au projet « Porosité des pratiques narratives contemporaines au Québec » (CRILCQ).

Pour citer cet article :

Francis Langevin (2016), « La régionalité dans les fictions québécoises d’aujourd’hui. L’exemple de Sur la 132 de Gabriel Anctil », dans temps zéro, nº 6 [en ligne]. URL : http://tempszero.contemporain.info/document936 [Site consulté le 26 avril 2018].

Résumé

Cet article vise à repérer des manifestations de la régionalité dans le discours médiatique sur la littérature québécoise contemporaine de même que dans un roman (Sur la 132, Gabriel Anctil, 2012), qui s’inscrit directement dans la vague que semble décrire la critique journalistique de l’année 2012. L’auteur discute les topiques associées à la régionalité, une exotisation des lieux qui est porteuse de tensions sociales et familiales : se trouvent opposés le caractère brut, viril et authentique de la vie régionale à l’artificialité stérile et raffinée des villes. Les fictions contemporaines qui représentent la régionalité renouent autant avec le territoire plus ou moins périphérique qu’avec la filiation (tradition discursive, famille).

Taking into account the tendencies of journalistic criticism of 2012, this article seeks to identify the values associated with regionality in media discourse dealing with contemporary québécois fiction, as well as in Gabriel Anctil’s novel Sur la 132 (2012). The contrast between the virile, crude and authentic attributes associated with regional life and the sterile and refined artificiality associated with cities leads the author to discuss the issues associated with the subject of regionality, an exoticisation of space indicative of social and familial tensions. He suggests that contemporary québécois works of fiction depicting regionality are often also trying to deal with issues of heritage, renewing their relationship not only with remote and not-so-remote territories, but also with the question of filiation (discursive heritage, family).

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ISSN 1913-5963