René Audet

Présentation

1 Le champ de la littérature contemporaine, aussi vaste soit-il, aussi nombreux soient les romans publiés à chaque rentrée, est néanmoins défini par un certain nombre de figures qui le caractérisent. Ces figures, fortes et parlantes, incarnent souvent tout un pan de la production — par leur illustration de certaines obsessions, de postures récurrentes, de thématiques en vogue. Leur élection demeure souvent l'affaire de quelque conjoncture imprévisible, d'un momentum impossible à planifier. Non pas que ces figures ne méritent pas leur statut, au contraire ; néanmoins, il aurait été difficile d'annoncer leur destin à partir de la seule lecture des œuvres.

2Si l'on connaît bien les Jean Echenoz, Philip Roth, Annie Ernaux, Will Self et autres Houellebecq du contemporain, de nouvelles figures émergent peu à peu. C'est à l'évidence le cas d'Enrique Vila-Matas, d'abord dans la sphère hispanophone, mais également dans le monde francophone. Écrivain prolifique, il s'impose dans les lettres actuelles notamment avec l'ambigu Bartleby et compagnie, qui lui fait obtenir le Prix du Meilleur Livre Étranger en 2002 (catégorie essai...), ainsi qu'avec Le mal de Montano, Prix Médicis du roman étranger en 20031. Alors que ses œuvres sont traduites dans une trentaine de langues, il continue son activité de chroniqueur dans les journaux et prononce, comme ses protagonistes romanesques, de nombreuses conférences. Figure active et visible de la littérature contemporaine, Vila-Matas occupe une place médiatique certaine en Catalogne, en Espagne et en France ; ses œuvres sont reçues et commentées dans les cahiers littéraires de façon courante, même si elles ne correspondent pas toujours à l'idée convenue du roman qui raconte les aventures d'un personnage au pays de la fiction.

3La production littéraire d'Enrique Vila-Matas paraît à la fois éclatée et très cohérente. Conjuguant de faux essais littéraires à des romans tant « conventionnels » qu'inspirés par des formes de l'intime, publiant des nouvelles brèves aux côtés de fictions narratives imposantes, Vila-Matas a exploré une variété de formes littéraires, mais il reste pourtant fidèle à des motifs thématiques récurrents, voire obsessionnels. La littérature elle-même joue un rôle actif dans ses fictions : thème des aventures de ses personnages, objet de maladie mentale ou élément sujet à la disparition, le motif de la littérature prend une place démesurée dans son œuvre. Nulle surprise de constater que ses protagonistes sont à peu près tous écrivains, au demeurant des citoyens de Barcelone, qui prononcent des conférences et rédigent des romans... Des situations fortes affirment pourtant la singularité de plusieurs des œuvres : de la littérature susceptible de tuer son lecteur (La lecture assassine) à la disparition du sujet et de la littérature elle-même (Docteur Pasavento), de l'incapacité d'écrire de multiples écrivains (Bartleby et compagnie) à un journal d'un obsédé de la littérature (Le mal de Montano), les romans développent une facette inédite mais pourtant intimement liée à ce rapport étroit avec les lettres — de son histoire, de ses figures autoritaires jusqu'à la capacité de l'œuvre littéraire, aujourd'hui, de dire quelque chose du monde que l'on habite.

4Même si cette œuvre s'est imposée dans le champ critique depuis près de dix ans, elle demeure relativement peu considérée par les études littéraires. Objet d'à peine quelques rares dizaines d'articles savants en espagnol, la production romanesque de Vila-Matas reste à peu près absente du discours savant de langue française. Les premières études le placent en comparaison avec des figures apparentées ou s'engagent dans la lecture d'une œuvre seule. C'est dire à quel point il importe de multiplier des initiatives comme le présent dossier de temps zéro, afin de mieux cerner la poétique de son écriture et le développement de ses thématiques obsessionnelles. Six articles sont ici proposés, dans l'esprit d'un déblayage de la production littéraire de Vila-Matas.

5Comme l'omniprésence du narrateur-écrivain l'illustre bien, la boucle auto-référentielle est une pratique courante dans les romans d'Enrique Vila-Matas, mais à la nuance près que l'écrivain catalan ne bascule jamais totalement dans le régime autobiographique. C'est justement dans les failles de cette représentation, ou plutôt dans les glissements autorisés par la fiction que le présent dossier de temps zéro désire se situer. Placés sous la problématique des miroirs de la fiction, les articles proposent des lectures des œuvres de Vila-Matas, s'intéressant à un roman seul ou s'adonnant à une traversée plus panoramique. Empruntant cette dernière perspective, l'article de Marcos Eymar, « Les derniers mots. Fin de vie et fin de la littérature dans l’œuvre d’Enrique Vila-Matas », s'engage dans une lecture transversale du motif de la mort de la littérature ; il y croise le romantisme revisité et une lecture blanchotienne de la vision de la mort, où l'individu se trouve confronté à un mystère qui le dépasse. S'intéressant au dernier opus d'un cycle thématique sur la disparition, Charline Pluvinet s'inscrit dans la continuité de la réflexion d'Eymar avec « Disparaître dans la fiction. La traversée du miroir du Docteur Pasavento ». Traitant de cette thématique sur le plan de l'individu, Pluvinet s'engage dans une réflexion sur l'identité, où le recours à la fiction construit un portrait diffracté et déplacé du soi — sorte de miroir au tain imparfait pour le personnage et pour l'écrivain.

6La quête identitaire qui s'y trouve représentée traverse toutefois la production entière de Vila-Matas ; le roman Le voyage vertical, publié en 2000, en est un autre exemple. Roxana Nadim, dans « De la quête de soi à la quête du récit. Une lecture de El Viaje vertical d’Enrique Vila-Matas », se propose d'explorer ce travail de lecture de soi. Il lui apparaît que cette démarche, un apprentissage au sens fort, est indissociable d'une réflexion sur l'art et la création. On l'a rapidement saisi : le discours est rarement univoque chez l'écrivain catalan, qui joue fréquemment du déplacement et du feuilleté du langage. Stratégie du relais, stratégie de la sur-imposition du sens, l'écriture fait de la littérature un matériau ici narratif, là fictionnel, là encore rhétorique. Dans Paris ne finit jamais, c'est la culture française, ses clichés et sa littérature, qui inondent le texte : citations au sens large, ces traces intertextuelles sont l'occasion, comme le démontrent Annie Rioux et Simon Brousseau, de travailler l'histoire comme on pétrit la terre glaise. Dans leur article « Quand la littérature se souvient d’elle-même. Les masques d’une mémoire française dans Paris ne finit jamais d’Enrique Vila-Matas », ils montrent bien comment, dans ce roman, la littérature française est soumise à une relecture, à une réécriture : « Ce processus de représentation, qui passe par l’intellection ludique de l’histoire littéraire, participe à la refonte d’une mémoire culturelle. » La fiction poursuit son œuvre, qui n'est pas simple mimésis, mais dialogue avec le réel.

7Cette mise en scène fabulée ne peut toutefois être totalement saisie dans ses rouages sans prendre en considération le mouvement de sa narrativisation. En examinant comment la digression structure le roman Étrange façon de vivre, Viviane Asselin et Geneviève Dufour en repèrent les stratégies de brouillage et de diffraction propres à dessiner un sujet énonciatif chancelant et insaisissable (« Quand le sujet se dérobe. La digression dans Étrange façon de vivre d’Enrique Vila-Matas »). La fiction narrative, chez Vila-Matas, conduit ainsi rarement à la représentation de pied en cap d'un personnage fort et agissant ; au contraire, réalisée en demi-teinte, cette figuration conduit plutôt à une forme de liquidation du héros au profit de son propos, de la démonstration d'une littérature comme immédiat envers de la réalité. Emmanuel Bouju, dans « Enrique Vila-Matas sur la ligne d’ombre. Masque de la citation et racine de la réalité », pousse plus avant l'idée de relais, de modulation et d'appropriation nécessaire à l'exploration de l'identité ; en écho se lit la quête de l'origine — ou plus justement la réécriture de l'origine —, motif récurrent qui évoque une naissance à la littérature. Cette préoccupation, omniprésente dans l'œuvre entier, constitue probablement l'une de ses lignes de force, au croisement d'une modestie, d'une ironie et d'un hommage à la littérature qui lui donnent cette belle portée.

8Enfin, en annexe, le lecteur avisé trouvera plaisir à traverser une entrevue menée par Robert Derain avec la figure qu'est Enrique Vila-Matas, texte qui sollicite autant une lecture au second degré que les œuvres mêmes de l'écrivain catalan.

Notes

1  Ce sont là les deux principaux prix français, qui s'ajoutent à de nombreux prix littéraires du monde hispanophone.

Pour citer cet article :

René Audet (2010), « Présentation », dans temps zéro, nº 3 [en ligne]. URL : http://tempszero.contemporain.info/document531 [Site consulté le 28 avril 2018].
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ISSN 1913-5963