Laurent Demanze

Petit éloge de la paranoïa

Usages déréglés de la contre-enquête

Enquête et paranoïa

1L’enquête est sans doute devenue depuis quelques années la forme dominante de récits à la charnière de la littérature, des sciences humaines et du journalisme, mais elle ne va jamais sans son ombre portée : la paranoïa. Ce dérèglement de l’esprit est en effet un motif insistant dans les nombreuses enquêtes littéraires qui traversent le champ contemporain : il est pour ainsi dire une modulation ou un trait spécifique du portrait de l’écrivain contemporain en enquêteur, dressé notamment par les travaux de Nicolas Xanthos (2011a, 2011b, 2015). On songe aux récits d’Emmanuel Carrère, dont les narrateurs sombrent souvent corps et biens dans la folie ; aux enquêtes d’Éric Chauvier dans Anthropologie ou Somaland, où la paranoïa gagne petit à petit l’ethnographe, malgré son protocole critique ; ou encore à la critique policière de Pierre Bayard, sur laquelle je vais m’arrêter plus loin.

2 Je voudrais commencer par rappeler le développement parallèle de la critique de l’enquête et de la clinique de la paranoïa tout au long du XIXe siècle, comme l’a montré Luc Boltanski dans Énigmes et complots (2012). Tout se passe comme si l’essor du paradigme inquisitorial dans les pratiques policières, les genres populaires et l’écriture journalistique allait de pair avec une attention accrue envers les formes de la paranoïa : comme si la culture de l’enquête qui se développe alors avait son envers déréglé, que Kahlbaum caractérise pour la première fois en Allemagne en 1863 comme « délires systématisés » on dirait volontiers aujourd’hui comme délire du système ou du systématique. Cette convergence de la culture de l’enquête et du délire paranoïaque a certainement partie liée avec la démocratisation de la société comme le notait Max Scheler dans L’homme du ressentiment ([1912-1915] 1970). D’abord, le savoir n’est plus détenu par des élites qui contrôlent son accès et qui régulent la diffusion des idées : chacun désormais peut se lancer dans une enquête et être amené de ce fait à remettre en cause les représentations communément admises. Ensuite, enquête et paranoïa sont souvent le fait de l’intellectuel critique, pour reprendre une typologie sociologique, « surnuméraire, trouble, anomique, s’excluant lui-même de la division du travail social et se tenant volontiers dans les marges » (Boltanski, 2012 : 254) : il y a dans l’enquête et la paranoïa la singulière alliance entre le désir de savoir et le déclassement social de l’intellectuel, amené à contester les apparences dominantes, une manière de contre-pouvoir mais déréglé.

3 S’est constituée depuis les années 1950-1960 une importante bibliographie sur la théorie du complot, qui incarne exemplairement cette convergence de l’enquête et de la paranoïa1. Et cela avec un développement sans précédent depuis le 11 septembre 2001 et l’avènement d’Internet. La paranoïa investigatrice joue par ailleurs un rôle essentiel dans la littérature depuis Don DeLillo jusqu’à Bret Easton Ellis. Luc Boltanski distingue plusieurs types de travaux consacrés à la paranoïa : ceux qui la mettent en scène pour en faire leur matière fictionnelle ; ceux qui dans une dimension axiologique en dénoncent les méfaits, en étant attentifs à l’envahissante « culture » actuelle de la conspiration ; les travaux d’inspiration anthropologique et psychologique, enfin, qui saisissent les affinités entre comportements normaux et anormaux. C’est dans cette troisième veine que je voudrais m’inscrire.

Jusqu’où faut-il poursuivre l’enquête ?

4 Tel est le titre d’une section de l’essai de Luc Boltanski : le sociologue montre en effet que la paranoïa est en quelque sorte une enquête qui ne connaît pas de bornes, qui a fait sien le mouvement asymptotique vers une vérité toujours refusée. En un mot, la paranoïa est une enquête aporétique, toujours relancée. Il note ainsi que paradoxalement, ce qui constitue un comportement « normal » serait à l’inverse l’attitude consistant à se satisfaire d’explications partielles, à accepter d’interrompre l’enquête, et donc à mettre entre parenthèses la question de la vérité. Au scepticisme paranoïaque, qui interroge les signes et traque les vérités dissimulées, s’oppose une forme de renoncement à la vérité, ou une interruption du mouvement interprétatif de l’enquête. Et cette interruption de l’enquête est nécessaire aux exigences de la vie concrète et au cours ordinaire des actions : c’est une nécessité de la praxis, plus qu’une réussite ou un accomplissement du geste herméneutique. Pour le montrer, le sociologue imagine une vie quotidienne où la moindre interaction serait soumise à l’investigation, où tout savoir serait remis en cause : les relations sociales n’y résisteraient pas, et le temps de mener ces enquêtes infinies empêcherait la moindre action.

5 Ce n’est donc pas une nécessité épistémologique, mais une exigence pratique qui vient seule mettre un terme à l’enquête et prémunir l’individu démocratique de la paranoïa. On peut dès lors se demander quelle butée suspend le geste herméneutique pour ceux qui font profession d’enquête, pour ceux qui vouent leur vie au déchiffrement et n’obéissent pas à cet impératif pratique, venant interrompre la folie interprétative. Qu’est-ce qui vient suspendre l’enquête pour les critiques, les journalistes ou les écrivains-enquêteurs ? La paranoïa serait alors quelque chose comme un trait ou une maladie professionnelle, une habitude à traquer le caché, à postuler de l’invisible et du dissimulé. Tel est ce qui est au fondement du geste même de lecture critique : faire l’hypothèse que le texte ne s’épuise pas complètement dans sa signification superficielle, qu’il porte en lui un surplus, un reste ou un surcroît de sens inépuisable, permettant de différencier le texte littéraire de l’universel reportage. C’est cette possibilité d’interrompre l’enquête et de mettre fin à la paranoïa dans la lecture et plus particulièrement dans la lecture critique qu’il me semble nécessaire d’interroger pour compléter les travaux de Luc Boltanski. Et pour cela, les essais de Pierre Bayard offrent un terrain de choix.

Le lire et le délire

6 Les trois volumes de critique policière de Pierre Bayard Qui a tué Roger Ackroyd ?, L’affaire du chien des Baskerville et Enquête sur Hamlet incarnent ce que l’on pourrait appeler une critique paranoïaque. L’essayiste y revient dans un savoureux texte, intitulé « Comment j’ai fait régresser la critique », dans lequel il expose une méthode ouvertement paranoïaque :

[La critique policière] part de cette idée que l’écrivain n’est pas au courant de tout ce qui se produit dans ses livres et que, dans l’univers littéraire comme dans le monde réel, on ne nous dit pas tout. […] En recourant au soupçon généralisé, elle permet aussi de relire autrement les textes en mettant en valeur toutes les potentialités d’intrigue que l’auteur a écartées ou n’a pas menées à leur terme (Bayard, 2010 : 24 ; je souligne).

7Pour cela, il mène à chaque fois une contre-enquête et met en évidence que l’enquête menée par Sherlock Holmes, Hercule Poirot ou Hamlet est fausse, illusoire ou incomplète, en pointant les innombrables contradictions, invraisemblances ou absurdités qui émaillent le récit. L’entreprise critique de Pierre Bayard, mais on pourrait en dire autant de Didier Blonde dans Leïlah Mahi ou Kamel Daoud dans Meursault contre-enquête, consiste à relancer le processus cognitif, à solliciter les potentialités d’un texte dans un geste herméneutique possiblement sans terme : le récit n’est qu’une version, sans doute fausse, mensongère ou provisoire d’un mouvement vers la vérité qui n’a pas de butée. Comme l’écrit Éric Chauvier, aux dernières lignes d’Anthropologie, à défaut de conclusion : « L’enquête est vouée à continuer » (Chauvier, 2006 : 135).

8 Cette infinie relance herméneutique conduit Pierre Bayard à façonner un « je » d’essayiste, aux traits appuyés, où se mêlent la méfiance généralisée, l’assurance d’avoir raison et le triomphe facile. C’est un « je » atteint d’une forme de folie : « Cette folie est plus particulièrement la paranoïa, qui me paraît être l’affection dont souffrent la plupart de mes narrateurs » (Bayard, 2010 : 35). Quel gain à s’avancer ainsi masqué sous les traits du paranoïaque, sinon le plaisir ludique à donner la parole à cette partie folle de soi-même : « Je dirais [que ces narrateurs] incarnent certaines parties folles de moi-même, mais sans plus, de la même manière qu’un auteur de roman policier cherche en lui-même des pulsions criminelles auxquelles il ne donnera que rarement libre cours dans la vie réelle » (Bayard, 2010 : 35). Cette exacerbation paranoïaque obéit en somme à une logique cathartique, qui permet de libérer une folie interprétative. Pierre Bayard pointe ainsi la folie paranoïaque qu’il y a dans toute activité interprétative ou, pour reprendre ses réflexions, le délire qu’il y a dans tout lire :

[Le délire paranoïaque] se développe parfois avec une grande rigueur, au moins apparente, et se présente à l’observateur comme relativement plausible, d’où sa capacité d’emporter la conviction. Il repose sur une logique difficile à mettre en défaut, proche de la logique traditionnelle, crispée cependant par une forme de rigidité qui doit attirer l’attention (Bayard, 1998 : 110-111).

9Les contre-enquêtes de Pierre Bayard usent de cette logique paranoïaque, en multipliant les raisonnements (parfois aberrants), en accentuant le ton professoral (de qui incarne le bon sens), en élaborant une fausse cohérence, qui rend palpable l’indistinction entre normalité et folie.

Grammaire de la vraisemblance et éloge de la contradiction

10 Il me semble cependant que les contre-enquêtes paranoïaques de Pierre Bayard ont un autre mérite, outre le plaisir ludique de redécouvrir les textes classiques sous le prisme d’une théorie généralisée du complot. Elles permettent en effet de concevoir autrement ce qui caractérise une enquête réussie. Quand Luc Boltanski se demande comment différencier enquête et délire paranoïaque, il met en avant la recherche d’une grammaire de la vraisemblance. Au risque de simplifier un propos plus complexe, le sociologue propose de considérer certains outils narratologiques comme critères de véridiction de l’enquête : en somme, la cohérence d’une interprétation du monde se fonde sur la vraisemblance des récits et des fables que l’on peut en proposer. L’enquête aboutit lorsqu’elle peut proposer un récit vraisemblable et sans contradiction des faits.

11 Or, c’est bien à rebours d’une telle hypothèse que se construit la critique policière de Pierre Bayard : en effet, le narrateur paranoïaque de ces essais traque en permanence les contradictions dans les récits qu’il relit, il met en avant les invraisemblances trop longtemps minorées pour souligner combien le récit communément admis contrevient aux lois évidentes de la logique. À l’inverse, sa reconstruction paranoïaque des faits obéit à une recherche forcenée de vraisemblance, essaye de gommer toutes les contradictions du texte, au risque de proposer des solutions singulièrement étonnantes. Il détourne en quelque sorte les outils de la logique et de la vraisemblance dans un dessein délirant.

12 Cet usage paranoïaque de la vraisemblance renverse en quelque sorte la proposition de Luc Boltanski et met à mal la possibilité de trouver dans la mise en récit d’un événement ou d’un fait une manière de mettre à l’épreuve la cohérence de l’interprétation. Ce que montrent en quelque sorte, en creux, les contre-enquêtes paranoïaques de Pierre Bayard, c’est inversement que lorsqu’une enquête bute sans cesse sur des contradictions qu’elle ne peut lever, achoppe sur des invraisemblances et échoue à tenir un récit cohérent, elle touche peut-être là au réel, par la façon qu’elle a de ne pas pouvoir le maîtriser dans une narration vraisemblable, de ne pas lisser l’événement dans une homogénéité mensongère. C’est d’ailleurs ce que disent semblablement les enquêtes littéraires de Didier Blonde, Éric Chauvier ou encore Emmanuel Carrère : la dimension aporétique de l’enquête qui ne peut proposer un savoir cohérent, la conflictualité des interprétations et l’invraisemblance du réel. C’est peut-être précisément cela, le réel, dans une enquête, ce nœud contradictoire, invraisemblable et aporétique, qui mine toute possibilité de faire récit.

13 Telle est sans doute une des valeurs épistémologiques de la paranoïa. Non pas seulement dire la condition contemporaine d’un individu livré à la profusion des connaissances, tiraillé entre la méfiance envers les grands récits illusoires et la nécessité de se bricoler des narrations compensatoires. Mais surtout mettre à l’épreuve les conditions de réussite d’une enquête, inquiéter les frontières entre savoir stabilisé et délire, et permettre de ne pas confondre enquête et exposition d’un savoir, en faisant de la contradiction, de la conflictualité et de l’invraisemblance une condition paradoxale de la justesse de l’enquête.

Notes

1 Parmi cette (très abondante) littérature, on peut entre autres citer : Campion-Vincent (2005), Hofstadter ([1965] 2008), Knight (2000, 2003), Taguieff (2005).

Bibliographie

Bayard, Pierre (1998), Qui a tué Roger Ackroyd ?, Paris, Éditions de Minuit.

Bayard, Pierre (2010), « Comment j’ai fait régresser la critique », dans Laurent Zimmermann [dir.], Pour une critique décalée. Autour des travaux de Pierre Bayard, Nantes, Éditions Cécile Defaut, p. 19-37.

Boltanski, Luc (2012), Énigmes et complots. Une enquête à propos d’enquêtes, Paris, Gallimard (Nrf essais).

Campion-Vincent, Véronique (2005), La société parano. Théories du complot, menaces et incertitudes, Paris, Payot.

Chauvier, Éric (2006), Anthropologie, Paris, Allia.

Hofstadter, Richard ([1965] 2008), The Paranoid Style in American Politics, New York, Vintage Books.

KAHLBAUM, Karl Ludwig (1863), Die Grupperierung der Psychischen Krankheiten, Dantzig, Viafeman.

Knight, Peter (2000), Conspiracy Culture : from the Kennedy Assassination to the X-Files, Londres, Routledge.

Knight, Peter [dir.] (2003), Conspiracy Theories en American History. An Encyclopaedia, 2 vol., Santa Barbara, ABC Clio.

Scheler, Max ([1912-1915] 1970), L’homme du ressentiment, Paris, Gallimard (Idées).

Taguieff, Pierre-André (2005), La foire aux illuminés. Ésotérisme, théorie du complot, extrémisme, Paris, Mille et une nuits.

Xanthos, Nicolas (2011a), « Irréductibilités événementielles dans le roman d’enquête contemporain », dans Nicolas Xanthos et Anne-Martine Parent [dir.], Poétiques et imaginaires de l’événement, Montréal, Figura, Centre de recherche sur le texte et l’imaginaire (Figura, 28), p. 45-61.

Xanthos, Nicolas (2011b), « Raconter dans le crépuscule du héros. Les fragilités narratives dans le roman d’enquête contemporain », dans Frances Fortier et Andrée Mercier [dir.], La transmission narrative. Modalités du pacte romanesque contemporain, Québec, Nota bene (Contemporanéités), p. 111-125.

Xanthos, Nicolas (2015), « Impressions de familiarité rompue. L’anthropologie dialogique du roman d’enquête », dans temps zéro, no 9 (janvier), [en ligne]. URL : http://tempszero.contemporain.info/document1260 [Site consulté le 2 février 2017].

Notice biobibliographique

Laurent Demanze est maître de conférences HDR à l’École normale supérieure de Lyon. Ses travaux portent sur la littérature contemporaine à laquelle il a consacré de nombreux articles dans Critique, Les Temps modernes, Europe ou Études françaises . Il dirige la collection « Écritures contemporaines » aux éditions Garnier et a coordonné de nombreux collectifs, consacrés entre autres à Emmanuel Carrère, Pierre Michon, Olivia Rosenthal ou Pierre Senges. Il est également l’auteur de plusieurs essais chez José Corti :  Encres orphelines : Pierre Bergounioux, Gérard Macé et Pierre Michon  (2008),  Gérard Macé : l’invention de la mémoire  (2009) et  Les fictions encyclopédiques, de Gustave Flaubert à Pierre Senges  (2015). Il rédige en ce moment un essai sur les poétiques de l’enquête.  

Pour citer cet article :

Laurent Demanze (2017), « Petit éloge de la paranoïa. Usages déréglés de la contre-enquête  », dans temps zéro, « incursion » du 31 mars 2017, [en ligne]. URL : http://tempszero.contemporain.info/document1532 [Site consulté le 31 mars 2017].

Résumé

Dans cet article, il s’agit d’analyser les liens entre les récits d’enquête et la paranoïa. Au lieu de considérer qu’elle est un dérèglement de l’esprit ou une folie dans la démarche rationnelle, l’article montre qu’elle est inhérente au mouvement même de l’investigation. Il s’appuie notamment sur l’essai de Luc Boltanski, Énigmes et complots. Une enquête à propos d’enquêtes, pour souligner les difficultés à interrompre une enquête et à justifier d’un point de vue épistémologique la suspension du geste herméneutique. Pour illustrer cette réflexion, l’article traverse quelques œuvres contemporaines, de Pierre Bayard à Éric Chauvier.

This article proposes an analysis of the relationship between investigation narratives and paranoia. Instead of considering the latter as a disorder of the mind or a folly of reasoning, the article shows that paranoia is inherent to the very movement of the investigation. It draws in particular upon Luc Boltanski’s essay Énigmes et complots. Une enquête à propos d’enquêtes in order to highlight the difficulties of interrupting an investigation and of justifying, from an epistemological point of view, the suspension of the hermeneutic gesture. To illustrate this reflection, the article centres on the works of several contemporary authors, from Pierre Bayard to Éric Chauvier.

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ISSN 1913-5963