Nicolas Xanthos

Du contemporain comme souci anthropologique

Présentation

Chaque période de l’histoire suscite un état du monde ou de la conscience, une qualité d’expérience ou une forme d’existence que les productions de la culture n’ont encore jamais traduits. L’artiste, l’écrivain, découvrent à cette occasion combien les discours déjà constitués falsifient le monde. Il doit alors en imaginer d’autres. La littérature ne se donne certes pas pour tâche de résoudre ces questions, mais ne se résigne pas à les laisser silencieuses. Elle écrit là où le savoir défaille, là où les formes manquent, là où il n’y a pas de mots – ou pas encore. C’est pourquoi il y faut d’autres mots, combinés selon des syntaxes improbables. Inédites, dans tous les sens du terme.

Dominique Viart et Bruno Vercier, La littérature française au présent (2005 : 11)

1 Même en ses heures les plus autoréférentielles, la littérature n’a sans doute jamais cessé d’être un discours de connaissance – mais ce qu’alors elle cherchait à connaître et à comprendre relevait de son propre fonctionnement, des modalités de la représentation, du signe et de la fiction, davantage que d’objets qui lui étaient extérieurs. À cet égard, la transitivité regagnée à nouveaux frais qui caractérise selon plusieurs le contemporain a redonné au laboratoire de la fiction un accès aux formes et aux occurrences innombrables de ce qui constitue l’expérience humaine : de l’intime encore indicible jusqu’aux déterminations économico-politico-culturelles de la sexualité occidentale, des affaissements ontologiques jusqu’à l’agir conquérant et presque mythologique, des réinventions de soi jusqu’aux inquiétudes éthiques. Tout ce qui, à un titre ou à un autre, de près ou de loin, concerne la vie humaine peut à nouveau, en toute légitimité, faire l’objet d’une mise en scène signifiante au sein du littéraire.

2 L’évidence du constat masque toutefois ses conséquences méthodologiques et propres au contemporain. Au premier chef, comment penser l’articulation entre l’expérience humaine et les remaniements génériques, formels, épistémologiques qui marquent la littérature contemporaine : les déplacements du littéraire doivent-ils être envisagés en relation avec d’éventuels déplacements des paramètres et paradigmes de l’expérience humaine (comme indices ou conséquences de ceux-ci) ? Après tout, si l’on postule une certaine transitivité dans la fiction d’aujourd’hui, il faut bien en tirer les conclusions qui s’imposent sur le plan du rapport aux œuvres et des modalités de leur questionnement.

3 Il n’est sans doute pas faux de penser que les transformations politiques et sociales néolibérales, la mondialisation, les développements technologiques liés à Internet et au monde mobile et écranique, la redéfinition de la menace qui pèse sur l’Occident et ses valeurs (du défunt communisme soviétique aux nébuleuses terroristes liées à l’Islam radical), l’inquiétude écologique, pour ne citer que les plus évidents des changements qui caractérisent notre temps, ont contribué à redéfinir bien des pans de l’expérience humaine. Mais il n’est pas impensable non plus d’envisager que des aspects de cette expérience jusqu’ici ignorés ou considérés comme peu dignes de considération trouvent aujourd’hui une légitimité qui leur vaut un intérêt nouveau.

4 Peut-être alors la question gagnerait-elle à être différemment posée : non plus sur le plan de l’expérience en tant que telle, mais sur celui des modèles cognitifs et conceptuels que la culture offre pour la penser. Cela implique, au premier chef, une conception de la culture en tant, notamment, qu’encyclopédie partagée mettant à la disposition de chacun des manières particulières de donner sens aux divers aspects de son expérience – manières assurément implicites, conditions de la pensée plutôt que contenu de pensée, qui balisent la réflexion : en somme, grammaire, au sens wittgensteinien du terme, c’est-à-dire ensemble discret sinon invisible de concepts interreliés qui définissent la possibilité du discours. Rien au demeurant n’oblige à penser que pour chaque aspect de l’expérience humaine la culture offre une seule grammaire : par exemple, de la psychologie populaire à la psychanalyse en passant par la psychiatrie, la microsociologie et l’ethnologie (et la liste est bien loin d’être complète), les grammaires des affects qui circulent dans notre culture sont multiples, plurielles, hétérogènes (et il n’est pas impossible que nos grammaires individuelles soient constituées de combinaisons de ces diverses grammaires).

5 Par définition, une grammaire de cette nature, quelle qu’elle soit, ne peut recouvrir l’entier de la portion de l’expérience humaine qu’elle doit contribuer à rendre signifiante : inévitablement, certaines de ses franges demeureront dans l’ombre. Comme Thomas Kuhn l’a montré dans le cas de la réflexion scientifique, d’ordinaire, on « fait avec » (c’est-à-dire sans) : on se contente de penser, avec telle grammaire, ce qu’elle permet de penser, et l’on ne prête guère attention au reste. Or, c’est peut-être ici que se situe l’une des particularités de notre temps : une attention soutenue témoignée à ces franges, à ces lieux de divorce entre les mots et les choses, une impression persistante d’inadéquation entre notre expérience et ce qui permet de la penser, de (se) la représenter. De là, peut-être, notre souci constant de nous (re)définir à tous égards, ou encore notre insistante mise en scène de nous-mêmes comme au cœur de métamorphoses sociales, politiques, technologiques, culturelles qui imposent de repenser les liens de sens avec notre monde et nous-mêmes, de là aussi, peut-être, notre présentisme ou, apparemment à l’inverse, notre besoin de repenser une histoire dont on soupçonne les manques sinon les mensonges. Le contemporain, temps impensable, temps à penser.

6 Le contemporain littéraire peut également se concevoir dans cet ordre d’idées, comme soucieux tout à la fois de prendre ses distances vis-à-vis de manières de penser perçues comme inadaptées en tout ou en partie, et d’élaborer d’autres façons de donner sens à l’expérience humaine. De là sans doute ce dialogue critique, constitutif, qu’il noue avec les sciences humaines (histoire, sociologie et psychanalyse de façon particulièrement manifeste). Dans un premier temps, ce dialogue semble disciplinaire, et sans doute l’est-il en partie : c’est bien, par exemple, à la discipline historienne en tant que telle que s’en prennent certains aujourd’hui. Mais il ne s’y résume pas, les disciplines convoquées valant, au-delà d’elles-mêmes, pour leur contribution à la constitution d’une scène critique dont la cible est plutôt la culture et les manières de penser l’expérience humaine qui la composent, et dont l’enjeu est l’esquisse de nouvelles grammaires.

7 Le littéraire est alors discours de connaissance au sens fort du terme, qui se fait lieu et moyen d’un questionnement des conceptions de l’être humain et de son expérience, c’est-à-dire d’un questionnement proprement anthropologique. Et ce, avec les ressources spécifiques à cette forme symbolique : la fiction littéraire n’élabore pas argumentativement des concepts, elle met narrativement en scène des personnages agissant et pâtissant (à des degrés et sous des formes divers sinon inhabituels). Et, l’on peut ici suivre les enseignements d’un Ricœur. Le philosophe a montré comment toute fiction narrative implique du temps, et qu’une manière de penser le temps se lit dans la poétique narrative et fictionnelle des récits. On peut faire un pas de plus et poser, sans faire croire à une grande révélation, que toute fiction implique également des personnages, et que donc une manière de penser l’être humain se lit dans la poétique narrative et fictionnelle des récits.

8 La simplicité de ce postulat méthodologique ne doit pas masquer son caractère opératoire et la richesse du questionnement anthropologique que dès lors il permet : il est la clé de voûte d’une réflexion destinée à mettre en lumière les conceptions repensées de l’être humain et de son expérience dont la littérature contemporaine est le mode d’expression et d’exploration, articulant ainsi poétique et réflexion conceptuelle. Il met du même coup en évidence la fonction de représentation et de remaniement culturels que le contemporain s’emploie à exercer.

9 Prenant ainsi appui sur l’ambition sinon la nécessité culturellement critique du contemporain, d’une part, et sur un postulat méthodologique permettant la mise en lumière des enjeux anthropologiques du littéraire, d’autre part, le présent dossier a pour objectif de proposer un coup de sonde dans l’imaginaire anthropologique de notre temps tel que la fiction contemporaine le constitue. De l’affaissement intime et minimaliste décliné en affects inédits jusqu’à la disparition de soi dans l’agir collectif, de la refictionnalisation de l’identité en marge des interpellations sociales jusqu’à sa constitution labile dans une intersubjectivité qui se substitue à l’être, du cognitif en déroute jusqu’à l’impossibilité anémiée de s’approprier de grands (méta)récits pour dire sa vie, les manières plurielles de penser l’être humain et divers aspects de son expérience explorées ici, souvent explicitement constituées en contrepoint d’autres discours mis en scène par les fictions, dressent un premier portrait de notre imaginaire anthropologique, entre le dépit un peu mélancolique de ne plus pouvoir compter sur ce qui jusque-là nous guidait et l’ivresse d’avoir à se réinventer et à se redire en des termes nouveaux. Anthropologies, souvent, exploratoires, esquissées plus qu’affirmées, conscientes de se construire dans l’inconfort de l’inédit, mais tout autant conscientes de leur nécessité, relevant le défi et s’inscrivant dès lors pleinement dans un temps dont elles sont le produit et qu’elles produisent à la fois – le nôtre.

10 Dans un article consacré à trois romans d’enquête (Dora Bruder de Patrick Modiano, Anthropologie d’Éric Chauvier et Supplément à la vie de Barbara Loden de Nathalie Léger), j’essaie de montrer comment ils mettent sur pied leur conception de l’être humain par une pratique intertextuelle critique à l’encontre, au premier chef, de sciences humaines, mais aussi, plus largement, de tout discours visant à constituer l’intelligibilité des êtres par leur mise en relation avec des ensembles sociaux, politiques ou culturels. À l’écart de la durée signifiante, d’une configuration fermement téléologique et de toute psychologie de convention, ces fictions tentent de nommer et de représenter des mouvements intérieurs ténus, fuyants, peu ou pas répertoriés, qui impliquent une redéfinition en profondeur de l’intime et de sa mise en récit, autrement dit de l’identité narrative.

11 Éléonore Devevey propose, autour de La bête faramineuse de Pierre Bergounioux et de Naissance d’un pont de Maylis de Keyrangal, une réflexion qui croise figure de l’anthropologue et conception anthropologique. Quand bien même les anthropologues fictionnels s’opposent comme figures de la connaissance livresque et de l’homme de terrain et comme moments distincts de l’histoire de la discipline, ils se rejoignent d’abord dans une commune désillusion, puis à titre de miroirs d’ambitions romanesques désireuses de dire quelque chose de l’expérience humaine, ici « la perte du sentiment de l'identité individuelle, corrélée à un même désir, celui de se mesurer au monde extérieur ». Là où Bergounioux s’emploie à une reconquête de soi dans et par le travail de la mémoire, de Keyrangal met en scène de quasi-nomades qui se réalisent dans un agir collectif aussi intense qu’éphémère, avant de se disperser et de se redéfinir dans un autre projet.

12 René Audet interroge, dans la trilogie 1984 d’Éric Plamondon, le hiatus entre, d’un côté, les trois figures presque mythiques de Weissmuller, Brautigan et Jobs, et, de l’autre, le personnage ordinaire, à la faible actantialité, de Gabriel Rivages. Les trois premières représentent certains aspects de l’anthropologie propre au rêve américain et au self-made man, en les nuançant au regard des destins individuels parfois proches de la déchéance : la nécessaire invention (c’est-à-dire disparition) de soi au profit de ce storytelling héroïque. En contrepoint, Rivages manifeste plutôt le constat d'une impossibilité d'habiter le mythe américain, de même que, du coup, le désir de se réinventer une posture (de la filiation – biologique et littéraire – à l'héritage ; bref, du (de) fils au (à) père). De ne plus pouvoir être (de) ceux qui ont été – constat tout à la fois littéraire et anthropologique – et qui n'ont d'ailleurs pas tant que cela été qui on a cru qu'ils étaient, il se résout à faire de son mieux mais en mode mineur, dans le crépuscule des figures tutélaires.

13 Daniel Letendre interroge les fondements de la fiction identitaire dans Daewoo de François Bon et Dans ma maison sous terre de Chloé Delaume. C’est une anthropologie double qu’il met ici au jour. D’une part, et de façon symptomatique pour plusieurs textes contemporains, elle se fait langagière et performative plutôt qu’actantielle. Ce qui se joue de l’être ne se manifeste plus dans le faire, mais bien dans un dire individuel fragile et qui peine à se faire entendre. D’autre part, elle se constitue en résistance aux fictions d’un autre sur qui reposent les mécanismes d’interpellation et d’assujettissement, c’est-à-dire les mécanismes d’une violence collective insensibles aux réalités individuelles. La fiction de soi est dès lors avant tout énonciation de soi, manière de s’approprier le langage et ses vertus identitaires, et de se réapproprier par le langage et ses vertus identitaires.

14 Isabelle Boisclair montre comment Laura Laur de Suzanne Jacob déjoue, par une mise en scène de l’intersubjectivité, une conception unitaire et immanente du sujet. Restituant le personnage féminin par le biais de quatre points de vue masculins (deux non conformistes, deux bourgeois et patriarcaux), le roman, tout en manifestant la rupture entre Laura et l’univers bourgeois bien pensant et conformiste, déploie une conception du sujet comme diffracté, pluriel, variant au gré des regards portés sur lui, et qui se dévoilent tout autant qu’ils croient le saisir. Les dispositifs narratifs et énonciatifs du roman en viennent ainsi à contribuer aux modalités de construction et d’appréhension du personnage, imposant une perspective ouvertement intersubjective qui force à repenser, derrière le personnage, l’anthropologie subjective dont il découle.

15 Raphaëlle Guillois, au fil d’une réflexion sur trois romans de Christian Oster (L’imprévu, Sur la dune, Dans la cathédrale), aborde la question anthropologique sur le plan, cognitif, de la conception de la pensée rationnelle. Loin d’être un moyen de connaître et d’organiser le monde, l’activité cognitive, chez Oster, fonctionne sur le mode de l’éparpillement, de l’absence de hiérarchisation des éléments perçus, de l’épuisement des possibles susceptibles de rendre compte d’une situation, de la production d’hypothèses interprétatives que rien ne semble véritablement fonder. Avec pour double conséquence que, d’un côté, le personnage-narrateur vit dans un état de confusion et de fébrilité presque permanent, et que, de l’autre, le monde, pas davantage hiérarchisé par la perception que structuré par la pensée, apparaît comme en plein désordre – liant incidemment, dans le récit, anthropologie et conception du monde.

16 En autant d’investigations conceptuelles que d’explorations méthodologiques – car il faut souligner le pari pris et relevé par les auteur-e-s d’aller arpenter des modalités d’interrogation du littéraire encore en défrichement –, les contributions réunies ici s’emploient ainsi à lever le voile sur certains pans de l’expérience humaine que les textes à l’étude représentent et rendent intelligibles. Ce faisant, c’est à l’imaginaire anthropologique de notre temps qu’elles donnent accès, à certains de ces formes, figures et concepts qui traversent la culture et dont le littéraire témoigne tout autant qu’il la transforme, réaffirmant ainsi que rien de ce qui est humain ne lui est étranger.

Bibliographie

VIART, Dominique, et Bruno VERCIER (2005), La littérature française au présent, Paris, Bordas.

Notice biobibliographique

Nicolas Xanthos est professeur au Département des arts et lettres de l’Université du Québec à Chicoutimi, où il dirige l’antenne locale de Figura, Centre de recherche sur le texte et l'imaginaire, et du NT2, Laboratoire de recherche sur les œuvres hypermédiatiques. Ses recherches actuelles portent sur la littérature française contemporaine, la théorie du récit et la théorie du personnage. Il a récemment dirigé, avec René Audet, un numéro de la revue L’esprit créateur intitulé « Le roman contemporain au détriment du personnage ».

Pour citer cet article :

Nicolas Xanthos (2015), « Du contemporain comme souci anthropologique. Présentation », dans temps zéro, nº 9 [en ligne]. URL : http://tempszero.contemporain.info/document1288 [Site consulté le 1 avril 2017].
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ISSN 1913-5963