Isabelle Boisclair

Laura Laur, personnage hologramme

De l’intersubjectivité dans la littérature

1 La particularité du roman Laura Laur de Suzanne Jacob (1983 ; prix du Gouverneur général, prix Québec-Paris) repose sur une construction singulière, donnant la voix à quatre instances narratives autres que le personnage principal, Laura Laur. Cette configuration fait de Laura un personnage hologramme constitué des projections convergentes de chacun des narrateurs qui, ensemble, le dessinent. En effet, d’elle on ne sait rien d’autre que ce qui émane de ces quatre foyers perceptifs. Il en résulte nécessairement un personnage à l’unicité impossible, en phase avec l’individu contemporain « et ses identités multiples » (Dortier, 1998). En l’occurrence, cette saisie est intrinsèquement genrée : un personnage féminin est décrit par quatre personnages masculins, ses deux frères et deux de ses amants.

2 La famille étant une des principales matrices de la transmission des normes du genre, Laura Laur, en tant que sœur, est déterminée, intersubjectivement, par cette relation avec ses frères1. Hors la famille, le modèle hégémonique du rapport de couple assure également le maintien d’un ordre hétéronormatif qui détermine les positions de chacun∙e, situant les femmes en position subordonnée (en tant que « fille de », « épouse de », etc.) et les hommes en position dominante – les deux positions étant nécessairement interdépendantes. Le personnage de Laura Laur est fortement marqué par ces rapports intersubjectifs.

3Au carrefour des regards de Jean et de Serge, ses frères, auxquels viennent s’adouber ceux de Pascal et Gilles, ses amants, Laura Laur apparaît insaisissable. Il semble bien que ce à quoi elle veuille échapper est précisément cette restriction identitaire imposée par le système de sexe/genre – restriction illustrée, sur le plan formel, par son exclusion de la narration. Car le genre demande obéissance. Obéissance à un ordre sexuel : Homme tu investiras la force, afficheras courage, Femme tu te feras belle, agréable et serviable. Laura Laur désobéit à cet ordre, de nombreux∙ses critiques l’ont déjà souligné (Lahaie2, 1994 ; Lemieux, 2003). Cependant, je veux ici mettre en avant la dimension intersubjective qui fonde le personnage. Marie-Hélène Lemieux note, en conclusion de son étude sur le roman, que la structure narrative suggère « non seulement […] que l’existence du Moi dépend du regard de l’Autre, mais que l’identité se construit essentiellement des voix d’autrui qui laissent des traces en soi » (2003 : 84). C’est là le point de départ que la réflexion que je mènerai ici.

4Posant l’intersubjectivité comme notion centrale à l’analyse, j’étudierai comment cette construction « hologrammique » (Cahier, 2006), signant l’absence d’un des personnages engagés dans des rapports interpersonnels, met paradoxalement l’accent sur cette dimension intersubjective. En l’absence d’incursions focales par Laura, qu’est-ce qui nous est transmis sur elle depuis le point de vue de ses frères et ses amants ? Qu’est-ce que ce dispositif révèle sur les attentes des hommes envers les femmes, sur leurs préconceptions du féminin et sur le poids des interactions ? Particulièrement utile dans l’analyse de Laura Laur, étant donné que nous n’avons pas accès à la voix de Laura, la notion d’intersubjectivité nous permet de la saisir en creux et, ce faisant, de mieux saisir la dynamique dialogique entre elle et les quatre hommes avec qui elle est en relation. Au-delà, elle révèle une dimension anthropologique qui participe à la fabrication de chacun∙e d’entre nous, mais qui est restée négligée jusqu’ici par les deux grands paradigmes que sont la sociologie et la psychanalyse, lesquels ont influencé la critique littéraire. Mais qu’y a-t-il entre le social et le sujet individuel, sinon d’autres sujets individuels, eux aussi façonnés par le poids des normes, avec lesquels chacun∙e est en constante interaction ?

5Avant de présenter cette notion clé d’intersubjectivité, je survolerai brièvement celle du constructionnisme, qui la précède sur l’horizon épistémologique. J’établirai ensuite les liens entre l’intersubjectivité et le système de sexe/genre, puis je soulignerai les enjeux littéraires qu’ils soulèvent. Enfin, j’aborderai l’analyse des jeux intersubjectifs (et narratifs) en mettant en évidence la façon dont le rapport intersubjectif entretenu par Laura avec chacun des personnages assumant la narration ou la focalisation3 infléchit sa propre saisie, en les regroupant selon la qualité de ce rapport : Jean et Pascal lui reconnaissent une pleine autonomie, Serge et Gilles la subordonnent à leurs vues.

Constructionnisme et intersubjectivité : horizon du personnage contemporain

6Deux grandes conceptions régissent la conceptualisation de l’identité. La première, millénaire mais toujours prégnante, est la conception naturaliste (dite aussi déterministe ou essentialiste). Selon cette perspective, le sujet est réductible aux traits qui le composent, et ces traits (le sexe, l’âge, l’ethnie, la psyché, etc.) le déterminent. L’autre conception, constructionniste, émane d’un horizon contemporain. Elle trouve ses assises du côté de la psychologie du développement de l’enfant (Piaget, Vigotsky), mais également du côté du constructionnisme social (Berger et Luckman, Watzlawick, etc.).

Le constructionnisme social a remis en cause les conceptions essentialistes selon lesquelles « l’identité serait donnée naturellement […] et produite par des actes de volonté individuelle4 » comme un phénomène singulier, cohérent et non problématique. L’opposition entre une vue essentialiste et une vue constructionniste (plurielle) de l’identité se joue […] « dans la tension entre identité – putativement singulière, unitaire et intégrale – et identités – plurielles, entrecroisées et divisées » (Wearing, 1998 : 110).

7Entrecroisées : c’est bien dans ces jeux d’entrecroisement que se jouent les rapports inter- (et trans-) subjectifs.

8Le constructionnisme pose que le déploiement de l’individu est fonction de l’imprégnation des scénarios en circulation dans la culture, des interactions qu’il entretient avec les autres et des réponses qu’il offre. Celui-ci peut aussi bien se rebeller contre les scénarios reçus, prendre ses marques à l’envers, protester aussi contre les assignations provenant des interactions, etc. Plusieurs réponses sont possibles : introjecter les patrons dominants et les reproduire sans les interroger ni les altérer ; les subvertir ; ou improviser à partir d’eux, sans nécessairement les prendre à rebours, aller ailleurs, défricher une nouvelle voie, inventer de nouveaux modèles, de nouvelles formes. Ces réponses sont modulées par l’agentivité (capacité d’agir) du sujet, notion mise en circulation par Judith Butler dans Trouble dans le genre (2005). Cette capacité d’agir est elle-même tributaire de multiples facteurs qui définissent la position du sujet dans l’ordre social, lui octroyant plus ou moins de pouvoir. Parmi ces pouvoirs se trouve celui d’autodétermination.

9Liée à celle d’empowerment, la notion d’agentivité peut parfois laisser entendre que le sujet est souverain, qu’il n’en tient qu’à lui de s’affirmer et de s’autodéterminer. Or, entre la détermination du sujet soumis aux forces invisibles du destin et l’autonomie absolue du sujet souverain, l’interactionnisme, tiré de la sociologie (Goffman) et de l’anthropologie symbolique (Le Breton), ainsi que l’intersubjectivité, qui trouve son ancrage du côté de la philosophie (Hegel) et de la psychanalyse (Benjamin), voire la transsubjectivité (Marcelli), permettent de penser le sujet en interaction.

10Essentiellement, l’intersubjectivité pose « la reconnaissance que soi et l’autre sont des personnes distinctes ayant chacune des intentions, des désirs différents » (Golse, dans Maraninchi, 2012 : 52) ; elle renvoie à la perception de l’existence d’autres sujets que soi, eux aussi dotés d’une conscience. En psychanalyse, elle est pensée en regard de l’interaction analyste-patient5, également de l’empathie (Golse, 2011) mais, depuis la prise en compte de l’enfant comme sujet, elle embrasse aussi les effets dynamiques des interactions du bébé avec ses proches sur le processus de subjectivation6. La considération de la dimension dynamique interactive dans et par laquelle le sujet se construit invite à faire un pas de plus en substituant le préfixe inter- par celui de trans-. En mettant l’accent sur la dynamique inhérente aux interactions, qui font que chacune d’elles a le pouvoir de transformer les sujets concernés, la transsubjectivité insiste sur la circularité du processus. Chacun∙e se voit traversé∙e – c’est le sens du préfixe trans- 7– par l’autre.

11Donc, selon les conceptions constructionnistes de l’identité, à partir des bases biologiques et génétiques qui déterminent certains éléments (sexe8, couleur des yeux, etc.), c’est l’imprégnation par et dans une culture mais aussi la trajectoire personnelle qui construisent le soi, et cette trajectoire est notamment composée des « interactions de la personne avec ses parents, l’apprentissage des rôles liés à son sexe, l’éducation reçue dans son milieu, etc. » (Dorais, 2004 : 3). Par conséquent, « la nature relationnelle et construite de l’identité fait en sorte qu’elle ne peut être appréhendée qu’à travers l’interaction » (Dorais, 2004 : 3). Dans Présence de l’autre, Landowski soutient pareillement que « l’émergence du sentiment d’“identité” semble passer nécessairement par le relais d’une “altérité” à construire » (1997 : 16). Ainsi, entre identification et différenciation, « l’individu se développe à la fois dans et à travers sa relation avec d’autres sujets » (Benjamin, 1992 : 25). Non seulement est-ce « dans le rapport à l’autre que s’élabore le soi » (Taboada-Leonetti, 1990 : 44), mais les identités sont produites par les interactions. En résulte la conception d’une

double appartenance théorique de l’identité : il s’agit d’un fait de conscience, subjectif, donc individuel, et relevant du champ de la psychologie, mais il se situe aussi dans le rapport à l’autre, dans l’interactif, et donc dans le champ de la sociologie (Taboada-Leonetti, 1990 : 43).

12Aussi, on considérera ici « l’intrapsychique, le pulsionnel, [lesquels] se combinent avec l’intersubjectivité, la transsubjectivité, le contexte social et historique, ce qui permet l’accès à la subjectivation » (Joubert, 2010 : en ligne).

13Par ailleurs, considérer l’intersubjectivité comme partie d’un processus menant à la subjectivation du sujet incite à voir que ce procès n’est jamais terminé. Toujours menacé d’être déplacé par les autres, le sujet est en constante (trans)formation, de même qu’il transforme lui-même les autres, dans un mouvement récursif continu. Ainsi, le soi n’est pas une monade psychique autonome mais une monade incarnée, en interaction constante avec les autres, toujours en bataille – ou en coopération. On peut le voir comme le « produit des rencontres avec l’environnement, dans un processus constant d’internalisation et d’interaction réciproque » (Waintrater, 2012 : 9).

14Et au cœur de tout rapport intersubjectif, le discours a une part importante :

[T]oute communication présuppose que le locuteur assume une identité à partir de laquelle […] il peut parler comme sujet en assignant à l’autre une identité corrélative ; une part importante des échanges est faite de stratégies discursives par lesquelles s’expriment la demande de reconnaissance et la négociation de la définition des places respectives (Lipiansky, 1990 : 175).

Sexe/genre et intersubjectivité

15Au cœur des interactions se jouent les phénomènes d’identification et de différenciation. Un des pôles qui structurent actuellement notre idée de l’identité est le système de sexe/genre – « [C]haque identité ne se définit que dans un rapport à une autre identité (celle d’homme suppose celle de femme, celle de parent celle d’enfant, etc.) » (Lipiansky, 1990 : 175) – et, comme toute identité, « elle implique la reconnaissance d’autrui, le besoin d’avoir de lui la confirmation de l’image que l’on tend à donner de soi dans la communication avec les autres » (Lipiansky, 1990 : 175). Aussi la dyade du genre est-elle intersubjective et interrelationnelle par définition : « [L]e sexe/genre [de chacun·e] se construit dans une intersubjectivité qui s’enracine dans la confrontation réciproque [avec les proches, d’abord les parents], de traces et de messages sexués, conscients et inconscients » (Zaouche Gaudron, 2011 : 90). C’est ainsi qu’au cœur des interactions se développe « une “identité sexuée subjective” comme la dénomment Golse et Jardin (2003 : 133) ou [une] “subjectivation sexuée” (Zaouche Gaudron, 1997 ; 2000) » (Zaouche Gaudron 2011 : 90). Bref, le fait que les sujets soient sexués et genrés et se pensent comme tels est largement redevable à cette dynamique intersubjective par laquelle s’actualisent à chaque instant les normes culturelles (parfois pour être défaites). Ou, pour le dire autrement : la conscience subjective est indissociable de la dynamique intersubjective.

16 On le voit, les notions d’identité sexuelle et de genre incitent à prendre en compte la dimension intersubjective, celle-ci invitant à son tour à envisager l’identité non pas comme une donnée fixe, déterminée une fois pour toutes, totale, stable, non pas une qualité intrinsèque qui serait nichée au cœur de l’individu, mais une matière dynamique, pourrait-on dire, une monade en fluctuation constante.

17Indéniablement, un des principaux lieux de transmission des normes de genre est certainement ce berceau de la socialisation qu’est la famille. Et si cette socialisation, cet entraînement au genre est efficace, c’est, selon Bernard Lahire, notamment du fait de la coprésence des modèles9. Non seulement faut-il, pour la petite fille, incorporer et incarner les traits dits féminins, mais il faut également, dans un mouvement beaucoup moins visible mais tout aussi performatif, refouler, rejeter le masculin hors de soi10. Le contraire s’observe pour le petit garçon, qui doit réaliser le programme de masculinité en refoulant le féminin hors de lui – ce qui est peut-être plus « visible » (Badinter, 1992 : 58). Quant aux rapports de séduction, ils s’inscrivent dans une culture hétéronormative qui dessine le féminin comme objet de désir, le masculin comme sujet. Cela est notamment reflété par le langage, ainsi que l’a montré Pierre Guiraud dans Sémiologie de la sexualité (1978). Et de la même façon que Butler a soutenu la dimension performative des assignations identitaires, chaque énoncé recèle potentiellement une part performative ; en tout cas, chaque énoncé est productif, il génère ce qui suivra, l’oriente, dans la mesure où chaque énoncé est un maillon à partir duquel s’élaboreront les suivants.

Le texte, représentations de rapports intersubjectifs

18Tout cela n’est pas sans rapport avec les formes littéraires, qui ont partie liée avec les conceptions du monde, qu’elles traduisent11. La forme littéraire induit en même temps qu’elle défend (donc trahit) une conception du monde, essentialiste-naturaliste ou constructionniste. On peut reprendre grosso modo l’opposition entre forme aristotélicienne, fondée sur la linéarité et la causalité, et forme épique (ou distanciée), fondée sur la fragmentation et la juxtaposition, formulée par Brecht. Celui-ci soutient que seule la forme épique, par la distance qu’elle installe, peut stimuler la saisie critique, à l’opposé de l’identification cathartique favorisée par la forme aristotélicienne qui laisse plutôt place à l’inertie. En mettant l’accent sur le faire artistique (dénudation des procédés [Tomachevski, [1965] 2001], autoreprésentation [Paterson, 1982]), les procédés de distanciation incitent à voir le monde dans le processus même de sa fabrication, infléchissant une saisie constructionniste.

19Et même si l’intersubjectivité est plus immédiatement saisissable dans l’énonciation12, notamment à travers les échanges linguistiques entre les personnages, elle n’y est pas réductible. Les textes littéraires relaient de nombreux autres types d’interaction. Les actions des personnages, de même que les gestes, les regards qui meublent les échanges, sont perceptibles dans les passages descriptifs, lesquels sont dès lors à même de nous informer sur le façonnement des identités à travers la rencontre avec l’Autre.

L’intersubjectivité entre le sujet sémiotique et son interlocuteur est […] mise en évidence soit à travers le texte lui-même par le biais des actants et des acteurs de la narration, soit dans les structures textuelles, présupposées par le texte, en termes d’actants et d’acteurs de l’énonciation. Dans ce cadre-là, la langue n’est plus seulement envisagée comme un simple instrument de description et de communication (signe et référent), mais véritablement comme un système d’actions, de manipulations et de transformations. Il ne s’agit plus, de ce point de vue, pour la langue de décrire, désigner, communiquer, mais bien de produire du réel (Gaudez, 2010 : 99).

20Le texte est une scène où se donne à voir la dynamique intersubjective.

Laura Laur et les hommes

21Structuré à partir d’une « juxtaposition de focalisations sur un même personnage-objet » (Milot, 1983-84 : 23), Laura Laur repose sur une construction particulière, faisant entendre quatre voix narratives masculines : Jean, le plus jeune frère de Laura ; Gilles, son amant ; Pascal, un autre amant ; Serge, son frère aîné. Dans cet ordre d’entrée en scène, chacun des personnages donne son nom à une partie du roman. Une cinquième partie, très courte, intitulée « Es-tu prête ? », clôt le roman. Elle nous transporte chez les parents de Laura, alors que Jean vient tout juste d’informer ces derniers du suicide de leur fille.

22Du fait même de la forme, les informations concernant Laura demeurent floues. Loin d’être données, elles sont à construire. Ainsi parvient-on à reconstituer ces éléments la concernant : vers l’âge de 15 ans, Laura se retrouve enceinte après avoir couché avec Gérald, un employé du garage local. Elle avorte à la maison, dans un cérémonial funeste : « Papa, maman, je vous ai obéi. J’ai fait partir de moi le morceau qui me restait de Gérald. Je vous l’offre » (Jacob, [1983] 1999 : 144-14513). Chassée de la maison, elle est placée au collège. Il est plus tard question d’un mari, puis d’un enfant qui meurt dans un accident de voiture. Elle quitte son mari, qui ne la recherche pas. C’est là qu’on la retrouve à Montréal, où elle rencontre Pascal, puis Gilles, avant de retrouver son frère Serge.

Jean et Pascal : le(s) frère(s) ami(s)

23Jean est l’âme sœur de Laura. Sa narration est notamment marquée par l’indétermination et par la condamnation de la rumeur sociale, voix des conventions. Ces deux éléments laissent suffisamment de latitude à Laura pour qu’elle puisse occuper l’espace comme elle l’entend et lui conférer la liberté de s’exprimer en dehors des cadres conformistes.

24 Sur l’indétermination, voyons d’abord ce « Je ne sais pas où est Laur » (LL : 9). Dans le contexte, cette ignorance résume une absence de volonté de contrôle. Le discours de Jean met en évidence le conformisme et le contrôle des petites communautés – tout comme ses parents, Jean habite toujours Amos ; c’est dans cette ville que Laura a passé son enfance – à travers le champ sémantique de la médisance. Les « qu’en-dira-t-on » (LL : 9), les « cancans » (LL : 8 [3x], 9, 10), les « ragots » (LL : 10 [3x]) saturent les premières pages, posant d’emblée l’esprit de clocher qui anime la communauté, la fermeture d’esprit et la méchanceté tout à la fois. Appuient cette idée de jugement hâtif d’autres locutions proférées par des esprits mesquins : « Ça se dit » (LL : 10), « Il paraît que » (LL : 13 [3x], 16, 21). En effet, le but de ces ragots est de « dénoncer » : « Toute la ville est prête à nous vendre, à nous dénoncer » (LL : 22) – le « nous » étant ici prononcé par Laura et incluant Jean avec elle, sans que l’on sache plus précisément ce qui leur est exactement reproché, outre le caractère frondeur de Laura. Si ce traitement est la plupart du temps réservé aux deux enfants, il arrive que la culpabilité incombe à Laura seule : « [L]e chanoine […] a vendu Laur14 […] il est allé trouver les parents pour se plaindre qu’elle regardait trop loin dans les yeux en général, et dans les siens en particulier » (LL : 23). Sont ainsi signifiés dès le début du roman le conservatisme des habitants de la ville, ceux-ci étant prompts à signaler tout comportement dérogeant à la norme, de même que son antithèse : le comportement dérogeant à la norme de Laura Laur. Dans cette ville, il est jusqu’au café, lieu de rassemblement et de diffusion des dits ragots, qui porte le nom de la rumeur : le « café Radio » (LL : 8, 9). En l’occurrence, le comportement non conformiste de Laura peut être vu précisément comme une réponse intersubjective à cette censure exercée quotidiennement et étouffant toute singularité.

25Jean est lui aussi mis au ban de la communauté par les habitants – et c’est en cela qu’il est l’âme sœur de Laura. Elle et lui sont clairement réunis par la qualification de résistance. Jean est notamment marqué par l’immobilité, métaphore de son refus d’adhérer au(x) mouvement(s) ambiant(s), alors même qu’autour, tout bouge : « Je freine. Je résiste […]. Je suis paralysé » (LL : 7). Quant à elle, c’est pour l’ensemble de son œuvre que Laura est stigmatisée : « Laur résistait » (LL : 15). Résister au progrès, à la vitesse, au mouvement de la masse, résister au conformisme : « [I]l fallait suivre […] c’était obligatoire. Laur ne l’a jamais supporté » (LL : 15). Cette association fait en sorte que tous deux, Jean et Laura, se qualifient mutuellement de façon positive, contre les positions inverses.

26 La pensée conformiste se gargarise la plupart du temps de petites certitudes. C’est bien le cas ici. Tandis que Jean se questionne – « C’est très difficile d’être certain d’une chose quand on a passé son enfance avec Laur » (LL : 13) –, le monde autour d’eux repose sur des faits réguliers, sûrs, indubitables, petites croyances et petits savoirs qui rassurent ceux qui les possèdent. Et la religion est une grande dispensatrice de ces petites certitudes. Ainsi, dans cette famille, « [l]e vendredi, c’est le filet d’aiglefin » (LL : 14). Le père est le grand prêtre qui exige l’ordre : « [I]l fallait des dates, des précisions, des faits sûrs » (LL : 15).

27 Exprimant le fossé entre les certitudes et les ragots qui reposent le plus souvent sur des ouï-dire, donc des faits incertains, l’usage du verbe croire souligne que l’imaginaire prend le pas sur les faits : « Plusieurs croient qu’elle l’est devenue [folle], plusieurs croient qu’elle l’a toujours été » (LL : 15). À l’encontre de ces croyants, Laura prêche pour la précarité qui laisse dans l’inconnaissance : « Elle disait qu’une chose sue doit être perdue à jamais » (LL : 13).

28Pascal a en commun avec eux ce non-conformisme, ce qui est rendu visible dans certains détails, comme le fait qu’il a « peint un grand voilier rouge sur une mer houleuse » sur un des murs de son appartement (LL : 98). La focalisation transmet l’idée qu’il partage avec Laura le même regard lucide sur le monde, prêt à traquer toutes les absurdités liées au conformisme ou au règlementarisme. Par exemple ici : « La radio annonce qu’on a repêché le suicidé qui s’est jeté du pont Jacques-Cartier, qu’il devra répondre d’une accusation de suicide » (LL : 98, je souligne) ; cette formulation de Pascal met l’accent sur l’absurdité liée à l’interdit du suicide. De même, ce personnage est présenté par Laura elle-même comme étant authentique, à un moment où la focalisation se rapproche de cette dernière. Celle-ci « regarde le visage à une face, une seule et jamais deux, de Pascal » (LL : 98). Et à l’instar de Jean, il se singularise par sa façon de la nommer : il l’appelle tantôt Bébé, tantôt Madame. Ces deux surnoms indiquent la latitude qu’il laisse à Laura pour être ce qu’elle veut être entre ces deux bornes.

29À l’opposé de Gilles, il se situe hors de l’économie bourgeoise. Plusieurs de ses meubles ont été repêchés sur la route. Débrouillard, il est technicien de son autodidacte. Nomade, instable (il a occupé mille petits boulots), il n’est pas contraint par des rôles de genre préétablis ; c’est lui qui prépare les repas et il dit raffoler « des femmes un peu perdues » (LL : 105). Jean l’exclu, Pascal le marginal : ils sont tous deux marqués par leur non-désir d’emprise sur Laura.

Serge et Gilles : le(s) frère(s) ennemi(s)

30À l’opposé de Jean et Pascal, Serge est obnubilé par le conformisme, le programme, l’observance des règles – en un mot : par l’obéissance. S’il rejette sa sœur, c’est qu’elle n’est guidée par « [a]ucun idéal, aucune ligne directrice » (LL : 142). En effet, Laura est du côté du désordre, du chaos, du spontané, du pulsionnel. Aucune interrelation positive ne peut se développer entre eux dans ce contexte. Et à la différence des autres personnages, Laura a peu d’interactions avec son frère Serge, du moins des interactions verbales. Mais elle loge chez lui, lui imposant ainsi sa présence qui, à elle seule, suffit à damner Serge : « Je mange du poisson pour racheter Laura. Enfin, son âme » (LL : 138) ; « C’était plus facile de la racheter quand elle n’était pas là » (LL : 142).

31La connexion intersubjective, qui serait signe de la véritable rencontre, de la reconnaissance de deux subjectivités, ne s’accomplit pas avec Serge. En témoigne cette absence de fusion des pronoms dans le passage suivant où, alors qu’ils sont des enfants, habitant toujours la « demeure familiale », Laura dit à son frère Serge : « Il y a du poisson sur ton pantalon, […]. Ta maman va t’essuyer » (LL : 14). Le « ta », ici, établit la distance entre elle et lui : c’est ta mère, ce n’est pas la mienne ; elle ne peut être la nôtre, car il ne saurait y avoir rien de commun entre nous.

32Un des nœuds fondamentaux qui opposent Serge et Laura ressortit aux rôles genrés dans l’institution familiale. Ainsi, devant l’opiniâtreté de Laura à ne pas obéir docilement, Serge abdique : « Il y a longtemps que j’ai renoncé à la convertir. Il y a un sens à la vie, un sens qu’on impose à sa vie. Elle rien » (LL : 142). Le référent de la conversion est certes religieux, mais on peut aussi y lire une observation quant à l’obéissance au genre, puisque Serge s’entoure de femmes qui, à l’instar de sa mère, sont dociles, serviables (et surtout asservies), ce qui est surdéterminé par le fait qu’il est marié avec une femme portant le même prénom que la « bonne » qui servait jadis la famille, Thérèse – le texte nous en informe deux fois plutôt qu’une (LL : 14, 16).

33Fidèle à ses valeurs patriarcales, il émet le souhait que Laura rencontre un homme qui sache la contenir : « [O]n pouvait espérer que son mari réussirait à la dompter » (LL : 147). Peine perdue. C’est plutôt elle qui occupe la position masculine : « Elle parlait à maman comme les hommes parlent aux femmes » (LL : 149). Dans cet énoncé, Serge « trahit » – d’une certaine façon – que le rapport intersubjectif est sexué et genré, du moins sur le plan discursif : les façons de parler sont tributaires de l’identité sexuelle. En plus de l’information de l’énoncé, l’ethos genré fait partie du message.

34Gilles, amant de Laura, est dessiné en bourgeois conformiste – mais hypocrite : marié, il prend Laura pour maîtresse. Parmi les traits que Serge et lui ont en partage, il en est un qui les désigne tous deux comme destinataires du suicide de Laura : tous deux expriment le souhait de la voir morte15. Au prétexte que c’est « [e]lle qui règne. Elle qui règle. Elle qui interdit. Qui gère. Qui soumet. Elle qu’on attend. Elle qui mène » (LL : 84), Gilles veut la tuer. Il imagine mille scénarios : « Il lui écraserait la tête contre le tronc d’un de ces grands noyers. Et puis non, il lui tiendra la tête dans l’étang […]. Le mieux, c’est de l’étrangler dans un motel. Voilà ce qui lui conviendrait le mieux, comme destin » (LL : 84-85). Quant à Serge, non seulement est-il mû par la même pulsion criminelle – « Je l’aurais tuée. Égorgée » (LL : 149) –, mais il exprime le souhait qu’elle n’ait jamais existé : « Maman aurait dû s’arrêter avant Laura » (LL : 138). S’arrêter avant, car à ses yeux, « [a]vorter est un crime » (LL : 150). Paradoxalement, il est habité par la hantise de sa mort : « Mon angoisse, c’est qu’elle nous meure là » (LL : 153). Et c’est bien à cette angoisse que le sujet Laura répond en se suicidant. Aussi son suicide est-il lui aussi à saisir dans une dynamique intersubjective : il illustre l’accomplissement des désirs exprimés par Gilles et Serge. Sur un autre plan, il signifie également le refus radical du personnage féminin de se plier aux valeurs sociales légitimes, telles qu’incarnées par ces deux-là.

L’agentivité de Laura

35J’affirmais plus haut que l’on n’entendait pas la voix de Laura. Si aucune charge narrative ne lui est effectivement confiée, on l’entend tout de même, par discours rapporté, à plusieurs moments, en plus d’avoir accès à certains de ses écrits : une lettre à Pascal (LL : 128) ; une autre adressée à sa mère (LL : 180) ; puis le mot « Moïse », inscrit par elle dans son journal intime (LL : 153) – Moise étant « le code de Laur pour dire le père » (LL : 19). Ainsi, même si le texte ne présente pas la perspective de Laura, sa subjectivité n’est pas totalement effacée. Celle-ci est notamment rendue visible par l’intermédiaire de Jean, qui souligne à plusieurs reprises que son agentivité s’exprime par le regard16. Le fait de regarder est en effet une action signifiante du sujet. Bien que limitée dans sa portée, elle n’en demeure pas moins le lieu d’une possible agentivité, d’une réelle inscription subjective17. Ce que l’on voit se donne à nous, ce qu’on regarde, on le prend ; regarder est un verbe d’action, posé pour éventuellement signifier quelque chose. Il est vrai cependant qu’il s’agit d’un langage plus difficile à décrypter, hors de la loi symbolique, qui relève de la chora sémiotique18 et se montre, partant, plus ambigu. Il peut donc en résulter des lectures divergentes. Par exemple, Jean rapporte : « [On dit] qu’elle fixait les visiteurs […] avec ce regard de reproche, de mépris, de haine » (LL : 8), mais il atteste que « Laur ne peut reprocher ni mépriser » (LL : 8).

36Cette propension de Laura à vouloir tout voir va jusqu’à déterminer sa position dans l’espace ; pour bien voir, il lui faut choisir des lieux stratégiques : là, elle se juche sur un arbre (LL : 17), là, près d’une fenêtre (LL : 16, 21, 31), là encore elle se réfugie dans le grenier (LL : 33). Ainsi Laura regarde, observe, voit : cela suffit à signifier sa clairvoyance, sa lucidité. Ces très nombreuses occurrences ont pour effet de constamment rappeler sa présence et, par-delà, son activité réflexive, subjective, agentive. C’est en ce sens qu’elle participe au « dialogue » avec les autres, participation transsubjective appréciée et reconnue par les anticonformistes, déplorée par les tenants du contrôle.

Laura, personnage hologramme

37Nous n’avons accès à Laura qu’à travers les médiations de quatre hommes. Personnage hologramme, elle apparaît toujours différente, jamais la même – une « erreur de programmation », dira Saint-Jacques (1983 : 25). Là est l’effet produit par la formalisation de la dynamique intersubjective. Celle-ci étant forcément récursive, elle nous en révèle autant sur les attentes de chacun des focalisateurs à son endroit (et, par métonymie19, leurs attentes en regard du féminin) que sur Laura elle-même. En contradiction avec la conception traditionnelle dominante du moi, unitaire et immanente, vu de l’intérieur, le sujet est montré ici dans son extériorité et, partant, dans sa multiplicité, sa variabilité. Et c’est véritablement le dispositif formel, calquant les jeux intersubjectifs, qui produit cela : le sujet s’échappe, se dérobe, se dissout, tiraillé entre quatre saisies hétérogènes. En dépit de l’absence de Laura de la scène d’énonciation, en dépit de son silence, l’interactionnisme et l’intersubjectivité sont à l’œuvre. Voire : cet effacement rend plus visible cette mécanique. En son absence, c’est le travail des autres sur elle qui est révélé. La forme littéraire, notamment le cadre narratif et énonciatif mis en place, en privant l’accès à un des personnages impliqués dans les échanges, en installant une faille dans les processus habituels, fait éclater l’unicité du sujet, instaure l’étrangeté – mais qui est donc Laura ? celle de Jean, celle de Gilles, celle de Pascal ou celle de Serge ? –, défamiliarise et rend ainsi plus visibles les effets de cette dynamique invisible qu’est l’intersubjectivité.

38 L’exemple de Laura Laur illustre comment la nature intersubjective des rapports humains est nécessairement relayée par les dispositifs énonciatifs et narratifs, et que ces dispositifs participent, sur le plan littéraire, de la construction de personnages. À l’heure où l’on dit le sujet éclaté, multiple, la prise en compte des jeux intersubjectifs dans l’analyse du littéraire constitue une piste prometteuse, en ce qu’ils sont révélateurs à la fois de ces facettes que chacun∙e offre (ou pas) aux autres, à la fois des effets que ces autres ont sur chacun∙e. Révélateurs, aussi, de ces « autres » : ici, le point de vue de l’un ou de l’autre sur Laura nous en dit potentiellement plus sur eux que sur elle.

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39Sur le plan sémiotique, deux personnages sont associés, en ce qu’ils sont nettement valorisés par leur caractère semblable à celui de Laura : exclu (Jean) ou marginalisé (Pascal) ; ils « acceptent » Laura telle qu’elle est, voire valorisent son autonomie et son instabilité, son caractère insaisissable. Peu leur importe : ils l’accueillent, puisqu’eux-mêmes adoptent des cadres non conventionnels pour saisir le monde. À leur opposé, les deux autres narrateurs perçoivent le monde à travers une grille conformiste et la rejettent. Ce conformisme est patriarcal (Serge) et bourgeois (Gilles). Cette configuration souligne également, me semble-t-il, que les rapports intersubjectifs entre un homme et une femme sont potentiellement marqués par des rapports prédéfinis, enseignés dans la famille et attendus dans les rapports hétéronormatifs.

40Si la configuration narrative spécifique de Laura Laur fait de ce roman un objet de choix pour y examiner les dynamiques intersubjectives, ces dynamiques n’en demeurent pas moins présentes – et productives – dans tout texte littéraire. En ce sens, la littérature est certainement un dispositif privilégié de l’anthropologie, en ce qu’elle ne donne pas seulement à voir les échanges intersubjectifs, mais également les effets transsubjectifs – transformateurs – de ces échanges. À l’instar des personnages, les humains se transforment les uns les autres ; les textes « montrent » cela. Mais plus encore, ceux-ci participent de la dynamique intersubjective puisqu’ils sont eux-mêmes autant d’énoncés qui nous façonnent (Gaudez, 2010). À ce titre, comme tout énoncé, ils sont productifs de notre identité.

Notes

1  Cet article s’inscrit dans le cadre d’une recherche intitulée « Frères et sœurs dans la littérature contemporaine : figure du genre (France/Québec 1980-2010) », que je mène avec ma collègue Lori Saint-Martin (CRSH 2010-2013). Une première version a été présentée sous forme de communication dans le cadre du colloque « DÉSOBÉISSANCES. Lectures et traversées de l’œuvre de Suzanne Jacob », le 14 juin 2013, Université d'Innsbruck.

2  Pour Lahaie, le silence de Laura signifie une forme de résistance (1994 : 83), de désobéissance.

3  Pour une description fine des jeux narratifs du roman, voir Suhonen (2009 : 156-161).

4 Les citations proviennent de Calhoun (1994).

5  « Accepter que la psychanalyse clinique est intersubjective signifie reconnaître que la rencontre analytique consiste en une interaction entre deux subjectivités, celle du patient et celle de son analyste, et que la compréhension obtenue par le biais de la recherche analytique est le produit de cette interaction » (Renik, 2013 : en ligne).

6  En fait, la plupart des écrits évoquent la mère. Les échanges avec la mère sont certes privilégiés – notamment du fait de leur caractère primordial –, mais le bébé est en interaction avec de nombreux autres sujets, tous susceptibles d’affecter sa subjectivité. La transsubjectivité opère en soi, entre deux sujets, sans égard à leur statut.

7  « L’hybride signale l’avènement de l’ère où le préfixe dominant dans la description des relations entre les cultures n’est plus “inter” mais “trans”. Le commerce entre les cultures n’est plus de la nature de l’échange mais plutôt de celle de l’interpénétration et de la contamination » (Simon, 1999 : 30).

8  Dans un cadre constructionniste, le sexe est désenclavé du cadre binaire hétérosexiste et plutôt situé sur un continuum ; il est également saisi comme multifactoriel (voir Fausto-Sterling [2012], Peyre et Wiels [2015]).

9  Posant la question « Comment se fait-il que, dans cette coprésence permanente des contraires, dans cet enchevêtrement ordinaire des opposés, la probabilité soit très forte que chacun trouve “ses marques” et “son identité” sexuées et qu’il mette du même coup à distance les manières de voir, de sentir et d’agir associées au sexe opposé ? », Lahire rappelle que « contrairement aux cultures de groupes ou de classes [ce à quoi on pourrait ajouter aussi de groupes ethniques], les façons de faire, de penser, de sentir et de voir associées le plus souvent à chaque sexe sont très fréquemment coexistantes » (Lahire, 2001 : 14). Ce n’est pas que le féminin ou que le masculin qui est appris, mais le double standard lui-même.

10  « Des milliers d’attributs, de capacités, d’activités, etc. que les humains partagent ou pourraient partager ont dû, pour ce faire, être déniés à l’un des deux ensembles ou réduits en potentialités pures dont l’actualisation ferait sortir les membres de leur ensemble prétendument naturel pour les transformer en “monstres” (figures contre nature) au sexe faux, double ou neutre » (Pechriggl, 2000 : 201-202).

11  Pour une explication plus étayée sur les liens entre conceptualisation de l’identité (essentialiste ou constructionniste), le sexe/genre et les formes littéraires, voir Boisclair et Saint-Martin (2006 ; 2015 – à paraître).

12  Voir par exemple Irigaray (1993).

13  Dorénavant, les références au roman seront indiquées par le sigle LL, suivi du numéro de la page.

14  Jean la désigne sous le nom de Laur plutôt que Laura, ce qui le singularise une fois de plus.

15  Rappelons qu’à l’opposé, Pascal l’empêche de se tuer lors d’un épisode où, saoule, Laura veut initier une partie de roulette russe (« Elle avait déjà le canon sur la tempe. Il s’est jeté sur elle » [LL : 119]).

16  Voici quelques-unes des nombreuses occurrences : « Elle regardait » (LL : 13 [2x]) ; « Laur le regarde manger » (LL : 14) ; « regarder l’aube » (LL : 16) ; « Laur suivait le père des yeux » (LL : 18) ; « Laur me regardait » (LL : 19) ; « À la maison, elle ne regardait plus personne » (LL : 19) ; « d’où nous pouvions observer le bonhomme Gareau » (LL : 22) ; « De plus près, toujours de plus près, Laur voulait se rapprocher, voir » (LL : 22) ; « On va les regarder droit dans les yeux » (LL : 23) ; le chanoine trouve qu’« elle regardait trop loin dans les yeux en général, et dans les siens en particulier » (LL : 23) ; « On s’est faufilés pour regarder travailler les mécaniciens » (LL : 25) ; « Elle regarde la mère » (LL : 33). Et, dans des formulations plus généralisantes qui la qualifient : « C’était toujours comme ça avec Laur. Elle voulait voir » (LL : 24-25) ; « Laur voit tout, Laur entend tout, c’est le pire » (LL : 36).

17  Sur le regard comme indice d’agentivité dans les textes littéraires, voir Guillemette (2005).

18  Kristeva oppose la loi symbolique à la chora sémiotique. La première, qui passe par le langage, renvoie à l’ordonné, au légiféré, au conventionné, tandis que la seconde, qui réfère au pulsionnel et à l’affect, échappe aux codes (Kristeva, 1974 : 22-30).

19  Est également métonymique des rapports sociaux de sexe la position silencieuse de Laura en regard du droit à la parole des quatre hommes.

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Notice biobibliographique

Isabelle Boisclair est professeure titulaire en études littéraires et culturelles à l’Université de Sherbrooke. Ses recherches portent sur les représentations de l’identité de sexe/genre et de la sexualité dans les textes littéraires. Elle a publié Ouvrir la voix/e. Le processus constitutif d’un sous-champ littéraire féministe au Québec (1960-1990) (Nota bene, 2004) et a dirigé la publication de trois collectifs : Lectures du genre (Remue-ménage, 2002), Nouvelles masculinités ? L’identité masculine et ses mises en question dans la littérature québécoise (Nota bene, 2008) en collaboration avec Carolyne Tellier, puis, en collaboration avec Catherine Dussault Frenette, Femmes désirantes. Art, littérature, représentations (Remue-ménage, 2013).

Pour citer cet article :

Isabelle Boisclair (2015), « Laura Laur, personnage hologramme. De l’intersubjectivité dans la littérature », dans temps zéro, nº 9 [en ligne]. URL : http://tempszero.contemporain.info/document1279 [Site consulté le 2 avril 2017].

Résumé

La construction particulière de Laura Laur, de Suzanne Jacob (1983), effaçant la voix du personnage principal au profit de quatre personnages de son entourage (deux frères et deux amants), est ici prise en exemple pour aborder l’intersubjectivité, selon laquelle tout échange entre deux sujets participe à la production des subjectivités de chacun d’entre eux. Compte tenu du sexe des instances narratives (ce sont quatre hommes qui dessinent, depuis leurs positions respectives, une femme), est aussi considérée la dimension genrée du travail des rapports intersubjectifs dans la constitution du soi. Laura Laur apparaît ainsi comme un hologramme trahissant les attentes des uns et des autres envers le féminin.

The singular construction of Suzanne Jacob’s Laura Laur (1983), which effaces the voice of the main character in favour of that of four characters from her entourage (two brothers and two lovers) is taken here as an example for approaching intersubjectivity, an approach according to which every exchange between two subjects contributes to the production of their subjectivity. Taking into account the sex of the narrative instances (four men depicting a woman from their various perspectives), the gendered dimension of the role of intersubjective relations in the constitution of the self is also considered. Laura Laur then appears as a hologram that betrays the various expectations associated with the feminine.

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ISSN 1913-5963