Laure Morali

Document – Nituk. Elle dit

1 La poésie de Joséphine Bacon vient de loin. Elle commence en plein souffle, dans le Nutshimit, ce vaste territoire de lacs, de rivières et de forêt de conifères s’amenuisant jusqu’à la toundra. Son regard décrypte le moindre message laissé par ceux qui sont passés avant. La poésie nomade retient quelques lignes, un arrêt sur image capturé dans le mouvement. Poètes, les Innus le sont depuis toujours. Le rêve les guide. Il leur offre des chants qui sont des chemins pour s’orienter dans le territoire, aller à la rencontre du caribou. La poésie pour eux est une façon de vivre, un élément essentiel à la survie. Les chasseurs, les joueurs de tambour, les détenteurs de la tradition orale vivaient la parole en marchant. Et aujourd’hui, ce sont les femmes qui la portent à bras-le-corps. Poètes de la résistance de l’identité, ces femmes fortes au regard doux assurent le portage de la parole vers demain. Joséphine Bacon plante ses bâtons, au beau milieu du lac gelé de l’indifférence, pour affirmer que son peuple est bel et bien vivant, ici.

2Joséphine Bacon est venue chez moi avant-hier soir. Avec ses yeux bleus à la Charlotte Rampling, elle pétille d’une énergie inquiète et doit souvent se faire prier pour rester quelques heures en place. Elle m’a parlé de l’écriture de son prochain recueil, Un thé dans la toundra, et nous avons ri en nous souvenant que l’un des poèmes les plus marquants de son premier opus, Bâtons à message, avait été écrit tard dans la nuit, à cette même table dans mon salon, sur une nappe de papier. Le stylo-feutre avait traversé la nappe et il en reste encore des traces bleues dans le bois.

Je me suis faite belle
pour qu’on remarque
la moelle de mes os,
survivante d’un récit
qu’on ne raconte pas1

À Joséphine B.,

3Elle dit : « Je me suis faite belle
pour qu’on remarque
la moelle de mes os »
Niminunakuitishun
nituk

4« La moelle de tes os frappe l’invisible », elle dit
Tshuinnim utamitin
anite eka tshekuan
ka takuak
nituk

5« Je n’ai pas besoin de carte », elle dit
« Papakassiku, ce soir tu m’offres
ton omoplate », elle dit,
nin, kanataut
apu apashtaian assiu-mashinaikan, nituk
assiu-mashinaikan nituk

6Le livre de la terre, elle dit
la carte en innu-aimun,
c’est le livre de la terre
le livre est une carte
la terre est un livre
elle a lu ce livre
à même l’omoplate du caribou
dans les braises
du chasseur

7Elle dit
pour nous, elle dit, qu’on a faim
qu’il faut
nous délivrer de la famine,
elle dit ce que ses yeux
ont vu au-delà
de sa vie

8« Dis-moi quand tu entendras ton cœur battre
dans celui du tambour », elle me dit

9Elle dit : « il a dit, il le tenait 
d’un grand-père, lequel a dit 
cet homme un jour a dit… nituk » 
à l’infini, la parole se répète sans déformation
toujours au style direct
nituk 
nituk 
nituk 
battements de cœur de la parole
depuis la création
jusqu’à nous
qui la répéterons

10 Un homme m’a dit
– il est kiowa, cet homme –
« un enfant s’est transformé en ours 
et ses sœurs effrayées ont grimpé 
en haut d’un arbre qui les a élevées
jusqu’au ciel, elles sont devenues
la constellation de la Grande Ourse »
et je l’ai cru

11On l’appelle l’Enfant des temps oubliés,
cet enfant, nituk
et quand je regarde Joséphine Bacon,
pour moi c’est elle
l’Enfant des temps oubliés,
la petite fille.

Notes

1  Bacon, 2009 : 82.

Bibliographie

BACON, Joséphine (2009), Bâtons à message / Tshissinuatshitakana, Montréal, Mémoire d’encrier.

BACON, Joséphine (2013), Un thé dans la toundra / Nipishapui nete mushuat, Montréal, Mémoire d’encrier.

Notice biobibliographique

Laure Morali, née à Sainte-Foy-Les-Lyon en 1972, passe son enfance dans une presqu’île des Côtes-d’Armor, étudie en lettres à Rennes, puis en création littéraire au Québec. Après différents voyages dans les trois Amériques comme réalisatrice de films documentaires, elle s’installe à Montréal en 2002. Aux éditions Mémoire d’encrier, elle a fait paraître Traversée de l’Amérique dans les yeux d’un papillon (2010), La terre cet animal (2003), dirigé le recueil de correspondances entre écrivains des Premières Nations et écrivains québécois, Aimititau ! Parlons-nous ! (2008), ainsi que le livre-disque Les bruits du monde (2012), « coup de cœur de l’Académie Charles Cros » en 2013. Elle a également publié La route des vents (2002) et La mer à la porte (2001) aux éditions de La part commune et des textes dans différentes revues et anthologies en France et au Québec. Elle anime des ateliers d’écriture. Son site personnel : www.lauremorali.net

Pour citer cet article :

Laure Morali (2013), « Document – Nituk. Elle dit », dans temps zéro, nº 7 [en ligne]. URL : http://tempszero.contemporain.info/document1047 [Site consulté le 9 avril 2018].
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ISSN 1913-5963